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L'Affaire Dreyfus au jour le jour : le cas Proust


“Auprès des croyances absurdes à la trahison de Dreyfus, la culpabilité d'Esterhazy était une certitude, c'est-à-dire une œuvre claire, élaborée par des hommes sans passion et d'une véritable intelligence, appuyée de faits, ceux-là précis. Mais la réalité de l'histoire (et ce qui fait son charme ambigu et spécial, qui la fait toujours différer de l'actualité en ce qu’elle n'est jamais connue sur les apparences, mais qui la fait différer aussi de la vérité, œuvre du raisonnement, en ce qu'elle ne peut se déduire et flotte entre la vérité et l'apparence, et qui fait qu'elle n'habite ni la rue ni le cerveau de l'homme de génie, mais la tête penchée au regard usé d'un diplomate expérimenté) peut démolir une telle certitude” (M. Proust : Jean Santeuil ; Biblioth. de la Pléiade, 1971, p. 654-655).


Dans un des chapitres de Jean Santeuil consacrés à l’Affaire Dreyfus, Proust reproduit les propos tenus lors d’un dîner en ville au cours duquel un “général T.”, supposément placé dans le secret des dieux, car “étant aux affaires au moment de la liquidation de l’Affaire Dreyfus”, lance au sujet des vrais et des faux coupables des révélations nouvelles et “intéressantes” : Oui, Dreyfus est innocent mais Esterhazy l’est également (l’auteur du bordereau aurait imité son écriture). Oui, Picquart est un héros mais un faussaire également qui, pour perdre Esterhazy qu’il croyait coupable, aurait, dans le document dénommé “le petit bleu”, lui aussi imité cette écriture...

Mme Xiron, la maîtresse de maison, est satisfaite de ce que son salon ait eu la primeur de ces révélations. Celles-ci rencontrent leur effet attendu : stupéfier et troubler l’auditoire. Elles projettent sur l’Affaire, uniformément tendue de blanc et de noir, une lumière chatoyante et gaie. Entre ses deux principaux acteurs, Dreyfus et Esterhazy, tout d’un coup se meuvent d’inattendues nuances. Le poids de l’innocence pour l’un, de la culpabilité pour l’autre s’allège et se libère. Par la même occasion, la responsabilité de l’Etat-major, la gravité d’humeur du public et des convives s’allègent également : “Nous allons tous prendre de l’orangeade à la salle à manger”, lance alors Mme Xiron rompant ainsi, à son moment le plus haut d’intérêt, une discussion qui ne reprendra plus.

Les rumeurs, avançant l’hypothèse d’un double jeu des officiers de l’Etat-major, d'un Esterhazy complice ou dupé, en tout cas indemne de toute trahison, ont fleuri dès après l’été 1898 et Proust s’en fait ici l’écho. En ce petit roman qu'il nous rapporte, l'on reconnaît ce que Marcel Thomas a appelé "la légende du troisième homme", selon laquelle le véritable auteur du bordereau n'aurait été ni Dreyfus ni Esterhazy, mais un officier "de très haut grade ayant rempli d'importantes fonctions au ministère de la Guerre" (M. Thomas : L'Affaire sans Dreyfus ; Ed. Idégraf, 1978, p. 667). Maurice Paléologue, ce "diplomate expérimenté" au "regard usé" qu'évoque le narrateur de Jean Santeuil, diffusera bien plus tard cette légende dans un ouvrage posthume paru en 1955 (Journal de l'Affaire Dreyfus). Mais, comme nous l'indique l'extrait cité, Paléologue, sur le moment même, en distillait déjà dans les salons les éléments les plus sensationnels. Proust a attaché foi à ces rumeurs. Il les accueille ici de manière bienveillante, consentant à ce qu’elles viennent bousculer ses certitudes dreyfusardes, voire les "démolir". A “l’actualité” faite d’apparences, à “la vérité”, appuyée sur des faits précis, il oppose victorieusement “la réalité de l’histoire”, flottant “entre la vérité et l’apparence”.



Arrêtons-nous quelques temps à cette rapide et fuyante réflexion, que voile en outre une parenthèse. Elle est dérangeante. Ce que Proust nomme l’histoire paraît subsumer les deux autres termes et notamment la vérité, comme si celle-ci, inférieure à elle dans la hiérarchie du savoir, vouée qu’elle est à n’asseoir que des certitudes simplettes, devait céder le pas à l’histoire, comme l’intelligence cède le pas à la foi.

On sait, il est vrai, que pour Proust, “l'intelligence n'est pas la faculté la meilleure pour atteindre le réel et porter des jugements valable sur la nature de l'inspiration poétique” (H. Bonnet, Introduction à “M. Proust : Matinée chez la Princesse de Guermantes” ; Gallimard, 1982, p. 19). Mais cette intelligence raisonnante serait-elle également incapable de trancher la question de la culpabilité d’Esterhazy ? Induction délicate à soutenir de la part d’un auteur qui s’est vanté d’avoir été l’un des premiers dreyfusards. Le combat des partisans de “la Vérité” et de “la Justice” n’était pas terminé et les faits certes précis, qui fondaient la culpabilité du vrai traître, étaient encore loin d’être reconnus pour tels. Enfin, si le travail de l’historien doit consister, à la manière du mystérieux "général T." et de Maurice Paléologue, à faire virevolter dans des propos de salons vérités et apparences, en quoi ce travail se distinguera-t-il in fine d’une simple restitution de l’actualité ? Laquelle elle aussi, fait se cotoyer quotidiennement la vérité et l’erreur. A de tels “historiens”, comme aux “diplomates au regard usé”, l’actualité impose sa loi et ses caprices.


Cette loi, Proust se la laisse volontiers imposer dans sa vie quotidienne. Il ne cesse, tout au long de sa vie adulte, de suivre attentivement l’actualité, de lire la presse quotidienne : après l’Affaire Dreyfus la loi de 1905, après la loi de 1905 la guerre. Il prendra parti, se passionnera, écrira des articles sur le sort des églises, achètera des cartes pour suivre les opérations militaires.

Mais cette actualité aux rythmes puissants, il la chasse en revanche - et avec raison - de La Recherche. “L’Affaire”, la guerre n’y sont qu’entr’aperçues, comme des événements lointains ou déjà passés dont seuls sont notés les effets indirects qu’ils ont eu sur la vie des salons. C’est que l’actualité suppose une immédiateté, une manière d’adhérer au présent, de se précipiter sur lui, qui est incompatible avec l’esprit de “chercheur” qui habite le Narrateur. Celui-ci, génial dans la remémoration, est dans le présent, tout aussi naïf que Jean Santeuil. Il est comme lui un croyant, prêt à se laisser séduire par n’importe quelle apparence ou espérance. Il déchiffre piètrement les signes sur le moment même où ils apparaissent, il se laisse duper par les apparences et par tout ce qu’on lui raconte qui le fait rêver. Il lui faut constamment échapper ou résister à l'attrait romanesque qu'exerce une réalité mal perçue.


Pour ceux qui l’ont vécue, l’Affaire Dreyfus s’est d'ailleurs on ne peut mieux prêtée aux fictions. Elle a été elle-même un roman et plus précisément un roman-feuilleton, voire une série télévisée, dont chaque épisode ne saurait excéder 70 minutes. Tout lecteur de roman-feuilleton, tout spectateur de série cultive avec soin sa propre naïveté, déteste qu’on lui “spoile” un épisode, de voir trop vite la vérité lui apparaître. Proust partage jusqu’à un certain point cette naïveté voulue, il sait à quel point l’ignorance, la crédulité s’enrobent de ce même “charme ambigu et spécial” dont se revêt selon lui “la réalité de l'histoire”. Pour préserver ce charme, il s’attachera dans La Recherche à retarder indéfiniment la conquête par son héros de la certitude et de ses “oeuvres claires”. Mais, à la fin, c'est tout de même bien la vérité qui apparaît.

Dans Jean Santeuil, il procède différemment : il donne sans ironie la parole aux fumistes et aux affabulateurs, au risque que, face au général T., son personnage apparaisse comme un niais. Le roman se perd ensuite dans les sables, tout comme l‘Affaire elle-même qui ne s’achève, avec le dernier arrêt de la Cour de cassation, qu’une dizaine d’années après la rédaction de Jean Santeuil (1895-1900 d’après Pierre Clarac) et le procès de Rennes.

Nous sommes alors, avec cet arrêt, en 1906. Proust songe déjà à ce qui deviendra La Recherche. S’apprêtant à prendre définitivement le parti de la vérité contre celui de la prétendue "réalité de l'histoire”, il ne se laissera plus troubler désormais par “le général T.” ni par les apparences de respectabilité qu'un général ou un diplomate peuvent, face à des amateurs et des oisifs, facilement se donner dans un salon (à suivre).


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