Le 57 de la rue de Seine (75006)


Cet immeuble, aujourd’hui bien entretenu et tout-à-fait coquet, se trouve ainsi ressuscité dans la fonction première de résidence honorable. L’architecte Pierre-Jean Varin, en effet, l’avait conçu en 1740 pour être habité par lui-même, d’où la richesse de ses ornements de façade : fenêtres sculptées en anse de panier, mascaron, guirlandes, corniche, fronton triangulaire (cf. D. Leborgne : Saint-Germain-des-Près et son faubourg ; Parigramme, 2014, p. 214). Les auteurs du Guide du Patrimoine le qualifient avec raison de “remarquable maison” (dir. J.-M. Pérouse de Montclos, Paris ; Hachette, 1994, p. 511).


Mais ensuite un long déclin s’amorça. Après avoir été, si l’on en croit l’inscription restaurée en haut du portail la demeure de “Maître Henri Diéval, imprimeur”, il n’était plus, aux XIXe et XXe siècles, qu’un hôtel des plus misérables, appelé l’Hôtel du Maroc.

C’est en cette qualité, si on peut dire, qu’il fait partie des 44 maisons et garnis qui eurent l’honneur d’accueillir, pour quelques semaines, l’existence errante de Charles Baudelaire. “Le 18 janvier 1855, Baudelaire y est (...). Il a dû rester à l’hôtel du Maroc jusqu’au début de mars 1855. Un acte notarié du 3 mars 1855 le domicilie encore à l‘Hôtel du Maroc, 57, rue de Seine” (C. Pichois, J. Ziegler : Baudelaire ; Fayard, 2005, p. 425).

Un demi-siècle plus tard, le standing de l’hôtel était loin de s’être amélioré et Pablo Picasso qui, à l’automne 1902 était revenu d’Espagne en France sans un sou en poche, y vécut la partie la plus misérable de son existence.

Alors qu’il cherchait un domicile, quelqu’un lui avait suggéré d’aller habiter chez un sculpteur, Agero. Celui-ci, bien que connaissant à peine Picasso, était “prêt à partager sa misérable mansarde de l’Hôtel du Maroc (...) à 5 francs la semaine, rue de Seine (...). L’essentiel de la pièce au plafond incliné d’Agero était occupé par un grand lit sur lequel devait s’étendre un des deux occupants si l’autre avait besoin de se déplacer. La pagaille devait y atteindre des proportions phénoménales, car Picasso, notoirement connu pour son désordre, avait fait du nom d’Agero un “synonyme de désordre”. Une lumière chiche filtrait de la minuscule lucarne (...). Picasso a décrit plus tard son séjour à l'hôtel du Maroc comme le pire moment de sa vie” (J. Richardson, Vie de Picasso, 1881-1906 ; Chêne, 1992, p. 254).

C’est l'obligeant Max Jacob qui le tira de là. Il gagnait alors sa vie comme précepteur, auprès d'un garçon de bonne famille. “Il amena un jour son élève à l'hôtel du Maroc pour lui montrer comment vivait Picasso. /L’élève/ fut épouvanté devant tant de dénuement et de saleté. “Je pense que ce beau monsieur se souviendra toute sa vie d'avoir vu la misère et le génie”, raconte Max Jacob. Bien que connaissant des temps presque aussi durs que l'artiste, cet homme charitable alla acheter des frites à Picasso et lui proposa de venir loger chez lui” (J. Richardson, op. cit., p. 258).


Au moment où J. Richardson écrivait ces lignes, l’Hôtel du Maroc était devenu l’Hôtel Louis XV. Ce seul changement de dénomination exprime suffisamment la montée en gamme qui fut celle de l’établissement.

Maintenant redevenu, comme en 1740, une maison d’habitation, l’immeuble témoigne, par le soin dont sa façade fait l’objet, de l’embourgeoisement de la rue de Seine et de ses environs. Concevoir, derrière cette image de luxe résidentiel étroitement parisienne, les vies d’extrême pauvreté qui s’y déroulèrent voici un siècle, cela exige désormais le même travail d’imagination que celui auquel doivent se livrer les visiteurs de Pompei devant les ruines des villas romaines.

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