André Chénier par Anatole France



"Loin d'être un initiateur, André Chénier est la dernière expression d'un art expirant.

C'est à lui qui aboutissent le goût, l'idéal, la pensée du XVIIIe siècle. Il résume le style Louis XVI et l'esprit encyclopédique. Il est la fin d'un monde. Voilà précisément pourquoi il est exquis, pourquoi il est parfait. Certes, il est achevé. Il achève un art et n’en commence aucun autre. Il ferme un cycle. Il n'a rien semé ; il a tout moissonné (...). Il fut tout ce qu'était son temps : néo-grec, didactique, encyclopédiste, érotique, romanesque, sensible, sentimental, tolérant, athée, feuillant. C'est dans les jardins anglais qu'il vit la nature ; son goût de l'antique ne fut en réalité que le goût Louis XVI. Je le loue, d'ailleurs, je l’en admire. Il eût fait du pastiche s'il n'eût fait du Louis XVI. Il aime, il comprend, il embrasse le 18e siècle.

Il ne devine, il ne pressent rien du nôtre. Novateur ! personne ne le fut moins. Il est étranger à tout ce que l'avenir prépare. Rien de ce qui va fleurir n’est en germe chez lui. C'est un vrai contemporain de Suard et de Morellet. Il n'a soupçonné ni le spiritualisme, ni la mélancolie de René, ni l'ennui d’Obermann, ni les ardeurs romanesques de Corinne. Il n'a prévu ni les curiosités métaphysiques ni les inquiétudes littéraires qui entraînent madame de Staël et Benjamin Constant vers l'Allemagne. Il a vu jouer Shakespeare à Londres et il y a moins compris qu'en avait fait Voltaire, Letourneur et Ducis. Le feu qui court dans ses veines n'est pas la flamme subtile qui dévora Werther. Il ne porte pas en lui le grand vague, le malaise infini des temps nouveaux. Il n'est point épris de cette folie de gloire et d'amour qui va saisir les enfants de la Révolution. Il n'a aucune des aspirations de l'esprit moderne (...).

Imaginez (...) qu’André, échappé au bourreau, ait vécu sous le Consulat. Nul doute qu'il n’eût fréquenté la société de Suard et de Morellet. Il aurait été du groupe des philosophes, épousant les passions et les préjugés de ses amis ; il aurait difficilement compris l'état d'âme auquel répondit le Concordat en politique et le Génie du Christianisme dans les lettres. Le voyez-vous publiant son Hermès, travaillant dans le didactique, traitant Atala de triste capucinade, raillant les nouveaux barbares stupidement épris de l'architecture des Goths, et déplorant le retour du fanatisme ? De tout ce qui excitait alors les imaginations, je ne vois guère qu’Ossian et Malvina dont il eût pu s’accommoder ; pour tout le reste, l'esprit le plus dépaysé, le plus étranger, le plus malheureux (...).

Même pour la forme du vers, André Chénier est un pur classique du XVIIIe siècle. Sans doute il a un délicieux tour qui lui est propre. Son vers, ferme et flexible à la fois, est d'une harmonie audacieuse et charmante ; il est de beaucoup le premier des versificateurs comme le premier des poètes de son temps. Mais son art n'est point essentiellement différent du leur. Ses rejets, ses coupes, n'étaient pas sans précédent quand il les employa. On en trouverait des exemples dans Bertin, dans Parny, surtout dans les Géorgiques de Delille, si on lisait encore Delille et Bertin, qui, en effet, ne sont guère lisibles, et Parny, qui est exquis.

Je dirai (...) que l'influence d'André Chénier n’est sensible chez aucun des poètes de ce siècle et c'est par pure fantaisie que les éditeurs de la nouvelle Anthologie /des poètes français du XIXe siècle/ ont placé l'Aveugle et la Jeune Captive en tête du recueil, comme un portique Louis XVI à l'entrée d'un édifice moderne" (A. France, La Vie littéraire, 1888 ; Calmann-Lévy, rééd. 1921 ; in Oeuvres, Ed. Kindle, empl. 24105-24182).






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