Qui était-il, André Maurois ?




"Mercredi 11 octobre 1967. - (...) Qui était-il, André Maurois ? Au vrai, je ne le sais pas, bien qu'il soit un de mes plus anciens compagnons, au point qu'on nous a souvent confondus : hier encore, la radio danoise, annonçant sa mort, lui attribuait ma propre biographie. Nous connaissions de lui ce que nous en livrait une œuvre foisonnante de romancier, d'essayiste, de biographe. Nous connaissions cette intelligence qui, dès le lycée, avait ébloui Alain, sa culture, sa prodigieuse puissance de travail ; nous connaissions sa gentillesse jamais en défaut. Mais justement, un être se livre dans les moments où il ne se domine pas, où il n'est pas “gentil”. André Maurois, affable imperturbablement, parce qu'il était maître de lui à tous les moments de sa vie, nous opposait une surface lisse (...).

André était certes capable de diriger l'usine familiale d'Elbeuf, parce qu'il n'y avait rien dont il ne fut capable; mais, son aîné dans la carrière, je me souviens comme je fus frappé de l'espèce d'euphorie qu'il goûtait parmi nous, du prestige à ses yeux des littérateurs, surtout de ceux de la NRF, qu'il fut amené à fréquenter. Le disciple d'Alain se sentait proche de la plupart d'entre eux. En revanche, en tant qu'écrivain, il appartenait, comme moi-même, au XIXe siècle. Entre 1900 et 1905, un garçon à Elbeuf qui aimait les lettres admirait les mêmes livres qu'un petit Bordelais. Moins barrésien que moi, il me semble, il croyait, et je le croyais aussi, que bien écrire, c'était écrire comme Anatole France, comme Jules Lemaître. Aux antipodes de ceux qui aujourd'hui font régner la terreur dans les lettres, il pensait que le premier devoir pour un écrivain est de plaire et donc d'être compris sans effort. Or il possédait ce pouvoir de tout rendre limpide. Pouvoir admirable à la fois et redoutable ; car il incline celui qui le détient à tout ramener à la surface. Le mystère en pleine lumière, pour reprendre un titre de Barrès, trop de clarté le détruit" (F. Mauriac : Le Nouveau Bloc-notes ; “Les Chefs d’oeuvre de François Mauriac”, t. XVII, Flammarion & Edito-Service, p. 411-412).


A l’annonce de la mort d’André Maurois, François Mauriac traça de lui ce portrait aigre-doux. Trempant dans le vinaigre son confrère académicien, il en fait une sorte de "Mr Nobody" de la littérature, sans défauts certes mais sans non plus d’identité définie, s’étant volontairement privé de toute originalité. Sans doute Mauriac fut-il irrité d’avoir été gaffeusement confondu avec lui, à la faveur de l’homophonie Mauriac-Maurois. Mais l’erreur repose sans doute aussi sur une autre cause. Car Julien Green, dont le nom américain et unisyllabique n’évoque nullement à l’oreille celui de Maurois, fut victime de la même confusion, ainsi qu’il le raconte drôlement dans son Journal :

"11 septembre 1968. - Visite d'un Américain qui me dit qu'il y a quelques mois, alors qu'il était à Harvard, où il faisait un cours, un écrivain sérieux est venu lui annoncer que Julien Green était mort. Alors le Père R*** qui me racontait cette histoire a fait aussitôt prier pour moi ses élèves. “Cela servira pour la prochaine fois”, lui ai-je dit en riant. Il a ri aussi et m'a dit que les élèves avaient prié avec ferveur pour le repos de mon âme. Un doute se glissant dans l'esprit du Père, parce que personne ne lui avait parlé de ce triste événement, il s'est informé et a conclu qu'il s'agissait d'une erreur. L'écrivain sérieux lui a dit : “J'ai confondu avec Maurois !” (J. Green : Ce qui reste de jour, Journal 1966-1972 ; O.C. Biblioth. de la Pléiade, t. 5, p. 488).

Le fait de confondre Maurois avec des écrivains dont l’oeuvre fut aussi différents de la sienne confirme le diagnostic d’inexistence que Mauriac dresse à son sujet. Le seul point commun qui unit en effet Mauriac, Maurois et Green est que, dans cette France des années 1960, ils étaient tous trois des écrivains français âgés et respectables, voués à terminer leur carrière comme membres de l’Académie française. Or le but que s’assigne un écrivain du XXe siècle ne fut-il pas, entre autres, d’affirmer une singularité vivante, de ne se confondre avec aucun autre, d’obtenir plus et mieux qu’un simple destin académique ? A cet égard, Maurois aura manqué son coup. Un article, rédigé par Mathieu Galey en 1963, - du vivant d’André Maurois, donc, et dont un souci de courtoisie a vraisemblablement retenu la vivacité critique -, fait le même constat que le bloc-notes de Mauriac, à savoir que Maurois n’a jamais vraiment réussi à exister pour lui-même :


“Lorsqu'il naquit, sur les piles de draps d'Elbeuf, les bonnes fées lui firent présent de la mémoire et de l'observation, de l'humour et de la profondeur, de la tendresse, de l'ingéniosité, du courage et de l'esprit de finesse ; mais une Carabosse le transforma en esclave de ses talents multiples, en forçat polygraphe, soumis aux incohérents caprices du hasard et des commandes ; bref, elle en fit un cas presque exemplaire, le modèle du genre, l'étalon-or de l'homme de lettres. Cet écrivain modeste, discret s'est surtout servi de sa clarté et de son sérieux pour faire briller le génie des autres : Byron, Disraeli, Proust, Hugo, Shelley doivent beaucoup à ses soins attentifs. Quand il s'est exprimé directement, par le biais de la fiction, M. André Maurois ne s’est jamais tout à fait libéré des entraves de la bonne éducation : les romanciers sont des gens mal élevés... Courtois, réservé, d’une exquise politesse, ce grand bourgeois traite ses lecteurs avec des manières affables qui ne sont plus de mise quand il s'agit de surprendre ou de passionner (...). On dirait qu'à travers la cinquantaine d'ouvrages qui composent son œuvre, M. André Maurois n'a cessé de fuir, dissimulant sous une inlassable ardeur quelque chose comme un refus, qui ressemble à un regret” (M. Galey : Journal intégral, coll. Bouquins, 2017, p. 891).

Certains aléas de la biographie de Maurois ont concouru à ce défaut de marque personnelle. Mais la cause peut aussi en être cherchée dans sa volonté propre.

Parlons d’abord de l’homophonie des noms propres, qui a fait confondre Mauriac et Maurois. Elle n’est pas due au hasard de la filiation. André Maurois s’appelait selon l’Etat civil Emile Herzog. Pour avoir le droit, auprès des autorités militaires, de publier Les Silences du colonel Bramble, il a dû dissimuler son nom véritable sous un pseudonyme. Ce pseudonyme, il l’a choisi dans la vieille toponymie française (Maurois est un petit village du Nord, situé sur la chaussée Brunehaut).


Le village de Maurois


Ce choix eut pour effet imprévu d'engloutir le porteur de ce nom dans une série, la série des écrivains en M. Assez curieusement en effet, le XXe siècle littéraire français trouva le moyen de réunir dans des séries à la fois alphabétiques et générationnelles ses écrivains les plus caractéristiques. De 1890 à 1930, il y eut la série des B : Barrès-Bourget-Bordeaux-Bazin, à laquelle succéda de 1930 à 1960 la série des M : Mauriac-Maurois-Montherlant-Morand-Malraux et qui fut elle-même suivie de 1960-1990 d’une nouvelle série des B : Blanchot-Bataille-Barthes-Butor : “Quand Bernard Grasset eut l'idée de la littérature d'après-guerre, il s'amusa à mettre en vedette les 4 M de sa maison : Maurois, Mauriac, Morand, Montherlant. Nous pouvons traiter ce groupe comme une manière d'unité littéraire, constituer, présentée par son éditeur, et on some autorisé par la faveur du public” (A. Thibaudet : Réflexions sur la littérature ; coll. Quarto, Gallimard, 2007, p. 1572). La partie superficiellement cultivée du public en question a tendance à confondre les uns avec les autres les éléments de chacune de ces séries, sauf si un trait discriminant bien visible distingue et isole l’un d’entre eux aux dépens du reste. Généralement c’est le cas. Ainsi pas moyen de confondre Barrès avec Bordeaux ou Bazin, pas plus que de confondre Morand ou Malraux avec l’un quelconque des trois autres. Par contre, dans cette agitation d’individualités narcissiques, comment bien discerner Maurois, avec son écriture sage, son nom de vieux village, sa manière élégante et bourgeoise de se vêtir ? "Il s’est composé “l'allure d'un capitaine d'industrie, quelque chose de précis et d'autoritaire,... le col mou, le veston bien coupé, les chaussures fortes...". (cité par : Auriant : Un écrivain original, M. André Maurois; Mercure de France, 1er mars 1928, p. 304-305)

En tout état de cause, André Maurois, par une volonté de discrétion issue de sa bonne éducation, ne fut pas du genre à vouloir “se faire remarquer”. Sans même parler de sa modération en matière politique, on ne trouve en lui nuls soucis d’innovation formelle, d’originalité créatrice. Mauriac rappelle à son propos qu’un jeune provincial en 1890, comme lui-même l’avait été, connaissait et pratiquait Sully-Prudhomme et Anatole France plutôt que Rimbaud et Mallarmé, voire même Baudelaire. Mais il laisse également entendre que quelques mois passés à Paris, dans les maisons d’édition et les boîtes de nuit, ont eu tôt fait, quant à lui, de le “dessaler” littérairement. Contrairement à Maurois qui, longtemps resté à Elbeuf dans la compagnie des vieux messieurs et des jeunes filles à marier, n’a jamais su rattraper un train de la modernité définitivement raté. Dans les années 1960, au temps où Pierre Guyotat cherchait à faire éditer son Tombeau pour 500 000 soldats, Maurois usait encore de respect, de pudeur, d’ironie fine. Comme s’il s’agissait encore pour lui d’imiter des Jules Lemaître, des Guillaume Hanotaux, que plus personne ne lisait ni même ne connaissait.


Marque entre autres de l’effacement de soi, Maurois a préféré parler des autres plutôt que de lui-même. Il a attaché son nom à des ouvrages historiques et surtout à des biographies d’écrivains, au demeurant excellentes. C’est là la partie de son oeuvre qui reste vivante, mais son propre visage n’y apparaît pas ; le biographe n’intervient que très discrètement dans des récits qui se veulent exacts, sobres, sans émotion ni parti pris.

La suite de grands hommes auxquels il s’est de la sorte attaché ne laisse pas apparaître, comme c’est le cas chez par exemple Claude Arnaud, cet autre grand biographe, une singularité créatrice ni une quête personnelle de l’identité. Maurois a inventé la notion de "biographie d'expression" pour désigner cette catégorie particulière de biographie par le moyen de laquelle, pour s’exprimer et s'explorer lui-même, un écrivain choisit d’emprunter le détour de la vie d’un autre. Mais a t-il su lui-même illustrer ce genre de la biographie d'expression dont, dans "Aspects de la biographie", il a si précisément cerné les contours ? C’est paradoxalement un reproche d’impersonnalité que Gide adresse au Maurois biographe : “Du 16 au 17 /décembre 1922/. - Visite de Maurois, qui me lit ce qu'il a fait de Shelley. Il ne me paraît pas qu'il ait suffisamment recréé son personnage, et d'autre part on ne vois pas quel rapport avec lui, Maurois, lui a fait choisir de préférence ce sujet. Il ne lie point parti avec Shelley et ne semble pas se confesser à travers lui, comme aurait fait aussitôt Pater, par exemple. Mais c'est du très bon travail” (A. Gide : Journal, 1889-1939 ; Biblioth. de la Pléiade, 1965, p. 747). Et Paul Morand ne dit pas autre chose quand, le le 20 novembre 1969, il note, non sans rosserie, dans son Journal :“Les écureuils gris, à Central park, sautent de statue en statue. Maurois sautait de génie en génie sans exister par lui-même” (P. Morand : Journal inutile 1968-1972 ; Gallimard, 2001, p. 300).


Ce retrait, cette prudence dans l'affirmation de soi, se remarquent même dans les ouvrages où André Maurois a entrepris de développer des idées qui lui étaient personnelles. De l'ouvrage intitulé "Relativisme" (Ed. du Sagittaire, 1931), Albert Thibaudet relève que "dans ces quelques pages doctrinales, ou quasi doctrinales d’un Journal de vacances d'un mois", "l'auteur note surtout des lectures et des dialogues, et prend plutôt contact avec la doctrine des autres" (A. Thibaudet : Le Pélerin de l’absolu, NRF, 1er septembre 1931 ; Réflexions politiques, Gallimard, p. 473-474).

Plus tard, Maurois publie en 1963 un recueil de souvenirs : Choses nues, et les mêmes défauts ré-apparaissent. Le titre est d'ailleurs paradoxal, c’est presque une antiphrase, car Maurois choisit de n’y faire défiler que de grands notables de la haute politique et de la grande littérature (Herriot, Churchill, Pétain, Valéry, Claudel, etc.). Tous personnages boutonnés jusqu’au cou par la politesse, la vanité et les conventions, soucieux de leur personnage, habitués à monologuer lors des repas en ville et à s’y faire respectueusement écouter. On ne peut y être moins nu, moins vrai.

Maurois n’est pas pour autant dupe de ces faux-semblants qu'il paraît respecter. Il les décrit tels qu'ils sont, comme les restes d’une comédie sociale en rupture de public. Mais il se garde d’aller plus loin : il ne se donne pas pour mission de dénuder quoique ce soit, pas les corps bien entendu, mais pas davantage les consciences… Surtout, la limite, la retenue de l’écrivain se révèlent dans ce fait que Choses nues ne relate que des conversations retranscrites. Retranscrites plus ou moins fidèlement sans doute, mais comment savoir ? Maurois ne revendique là encore rien de personnel, il feint de ne dire que “toute la vérité, rien que la vérité” (note liminaire). De sorte que seule la moitié de ce petit ouvrage de 316 pages peut lui être clairement attribuée.

Un écrivain ne saurait plus délibérément se perdre et se taire... Aragon, Cocteau ne savaient pas très bien, eux non plus, qui ils étaient. Mais, ayant fortement conscience d’exister, ils n'en ressentaient que plus fortement "la difficulté d'être". Maurois a-t-il jamais eu une conscience, un sentiment de soi ? En tout cas, ce n'est jamais apparu bien clairement à ceux qui l'ont connu, aimé, fréquenté.


N’ayant pas réussi, auprès de ses confrères et de ses contemporains, à conquérir son individualité, André Maurois n’y a pas davantage réussi auprès de la postérité. Ainsi tous les autres hommes de lettres de sa génération, y compris les “M”, ont-ils bénéficié de la vogue des biographies d’écrivains : chacun d’eux a eu droit, 40 ou 50 après sa mort, à voir sa vie privée scrutée de toutes parts par de volumineuses biographies de 800 ou 1000 pages, toutes plus indiscrètes les uns que les autres. Or Maurois ne dispose pas, depuis le paradis céleste où il a certainement trouvé sa place, du gros pavé universitaire publié par Gallimard, Fayard ou Flammarion, portant son nom en gros caractères et son portrait en couverture. Le roi des biographes n’a pas pour lui-même rencontré de biographe. Le plus étrange est qu’il existe pourtant bien une biographie qui traite abondamment de lui. Mais, humiliation suprême, ce n’est que de manière indirecte, car il n'en est pas la vedette. Il s’agit d’un essai biographique intitulé de manière un peu niaise et en tout cas pas très évocatrice : “Il n’y a qu’un amour” (Grasset, 2003). L’auteur est une écrivain habituée des prix littéraires et membre, elle aussi, de l'Académie française : Dominique Bona. Son livre prend pour sujet non pas André Maurois lui-même mais les trois femmes qui se sont succédées dans sa vie, en qualité d’épouse ou de maîtresse. Rapportons ce qu’indique la quatrième de couverture : “C’est l’histoire de trois femmes. Elles sont toutes différentes (...). Elles ont cependant aimé le même homme. Un écrivain français”. Qui est donc ce mystérieux “écrivain français” ? Il faut lire la page jusqu’au bout et son avant-dernière ligne, pour découvrir qu’il s’agit de ce pauvre André Maurois. Ces trois femmes l’auraient “éloigné de lui-même”. Comme s’il avait eu besoin de cela, d'être éloigné d'un "lui-même" qu'il n'était même pas certain de posséder !

Maurois apparaît bien dès la 3e ligne du premier chapitre, mais sans y être nommé. Il est seulement décrit comme “un jeune homme, plutôt petit et assez mince, que rien ne distingue au premier coup d’oeil, sinon un air rêveur, distrait, et l’impeccable coupe de son costume”. Cet indistinguable Mr Nobody ne reçoit un prénom qu’à la page 15 : Emile. Dans la même page, nous apprenons également le nom de son grand-père : Herzog. De ces deux informations, nous pouvons raisonnablement déduire que le petit jeune homme en question s’appelle Emile Herzog. Dans la suite du récit, il sera simplement nommé “Emile”, étant précisé que l’élément important de sa personnalité est son appartenance au “clan” Herzog, (op. cit., p. 15). C’est ce clan “uni et toute puissant” qui a inculqué à “Emile” la morale “Usine, Famille, Patrie” dont ce fils de famille parfaitement docile n’ose s’écarter. Dominique Bona insiste sur cette docilité qui a fait renoncer ce dernier à l’Ecole normale supérieure pour assurer la direction de l’usine familiale : “Emile (...) respecte, il s’efforce même d’aimer un travail qu’il a choisi par fidélité, et dévouement aux siens” (op. cit. p. 17).

Un tel personnage n’a évidemment rien de très amusant. Une des créations romanesques de Maurois, matinée d'autobiographie, se fait ainsi apostropher par sa maîtresse : "Pendant la guerre, tous tes camarades disaient que tu étais un officier modèle. Maintenant tu veux être un patron modèle. Tu as un côté “Simon le Pathétique”, un côté bon élève, tu es "honnête", ce n'est pas un crime, seulement c'est ennuyeux…” (A. Maurois : Bernard Quesnay, 1926 ; Le Livre de poche, p. 71).

L’on comprend que D. Bona, qui visiblement a de lui cette même perception, l'a dès lors délaissé et a préféré vagabonder à la suite de ses maîtresses. D’après elle, celles-ci se jouaient d'André Maurois et faisaient de lui ce qu’elles voulaient. “Incurable romantique” (op. cit. p. 18), il se laisse captiver par des “ensorceleuses”, sans pour autant y prendre beaucoup de risques : “Passif dans la conquête, André se laisse aimer" (op. cit. p. 185). Un tel personnage ne peut seul soutenir un récit qui émeuve. Il n’est qu’à citer les titres des groupes de chapitres : “La Polonaise, les Ailes blanches du désir” - “La Parisienne, L’Infirmière du coeur” - La Péruvienne, L’Embrasement du crépuscule”, pour constater, d’une part, que la niaiserie de l’ouvrage ne se limite pas à sa quatrième de couverture, d’autre part, que le romanesque et la force d’entraînement, - absents de la personnalité d’André Maurois mais indispensables à agrémenter un ouvrage de Dominique Bona - il faut bien aller le chercher ailleurs et notamment dans les femmes qu’il a aimées et qui l’ont dominé. Peu importe que la Polonaise, la Parisienne et la Péruvienne en question ne doivent leur existence littéraire en 2003 qu’au fait d’avoir partagé la vie non pas de n’importe qui, mais d’un écrivain français, celui-ci est contraint de s’effacer devant elles et de perdre son nom et son identité d’écrivain. Et d’ailleurs si Emile Herzog finit tout de même par devenir “André Maurois” à la page 179 du livre c’est non pas pour avoir déjà publié des ouvrages sous ce nom, mais parce qu’il signe “M.” des lettres à son épouse et que des factures de fournisseur sont adressées à celle-ci au nom de “Mme André Maurois”.


Contrairement à beaucoup de ses contemporains, André Maurois ne s’est jamais intéressé à la médiocrité de l’individu moderne, faite de solitude et de lucidité. il n’est pas Italo Svevo ni Emmanuel Bove, ni même Georges Duhamel. Il n’a pas imaginé Meursault ni Roquentin. Il a préféré s'engager dans le sillage des grands écrivains romantiques qui, sûrs de leur génie, jouaient à figurer, auprès de leurs admirateurs, des titans ou des mages. Maurois n’était bien-sûr pas naïf devant cette comédie ou de ce mélodrame et il s’est attaché à reconstituer scrupuleusement ce qui fut la vraie vie de Hugo, de Dumas, de Balzac, de Shelley... Mais tout en continuant à les respecter et à les admirer, il ne souhaitait ni les déshabiller ni les “démythifier”. Sans doute aurait-il dû respecter un peu moins ses grands prédécesseurs, s’attacher davantage à lui-même, ne pas, en tout cas, laisser ce soin à une Dominique Bona. Mais voilà, c’est ainsi, Maurois a manqué de réflexivité, il est parmi tous les écrivains du XXe siècle l’un des moins narcissiques. Fuyait-il son image ? Craignait-il, face à un miroir, de n’y voir personne, de s’y découvrir une identité de fantôme ou de vampire ? A t-il raté le stade du miroir, n’a t-il jamais vécu l’épreuve initiatrice du “Ich bin ich”, ou celle du “non !” infantile jeté au visage des parents ?


"Qui était donc André Maurois ?" se demandait François Mauriac. Nous ignorons toujours la réponse et y en a t-il une ? Maurois n'est d'ailleurs pas le seul écrivain sur lequel on puisse se poser cette question. Paul Morand, qui le détestait sans avoir jamais eu le courage de le lui dire de son vivant, a lui aussi fait figure d'énigme : "Qui donc fut Paul Morand ? “Qui êtes-vous pour proférer une telle opinion ? lui lança un jour ma mère dans une discussion un peu vive. - “Je ne sais pas qui je suis”, laissa tomber Paul de façon lapidaire, ce qui était, une fois encore, une fuite, mais peut-être aussi un aveu" (G. Jardin : Paul Morand, un évadé permanent ; Grasset; 2006, p. 139).

Morand s'est, d'après son filleul Gabriel Jardin, révélé être "désuni comme peut l'être un cheval que son cavalier n'a pas placé" (op. cit. p. 140). La désunion suppose toutefois plusieurs éléments de personnalités, constitués mais mal emboîtés. Maurois, comme un bernard-l'hermite cherchant sa coquille, n'a, lui, entendu se loger que dans une seule personnalité. Du moins s'est-il mis en possession d'un être social sous le masque duquel il pût se déplacer dans la foule, sans surprise et sans scandale. André Maurois est resté incertain, manquant d'assise ou d'adhérence. Une fois disparu, son souvenir s'est vite perdu de la mémoire des lecteurs.

Plus que jamais, donc, il reste vaporeux, insaisissable, mais pas à la manière de n'importe qui : Maurois n'est pas Mauriac, n'est pas Morand. Il n'est pas qu'un M.


#AndréMaurois #FrançoisMauriac

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