Fric-Frac (M. Lehman, C. Autant-Lara, 1939)


Fric-Frac (1939)

Mise en scène : Maurice Lehman, Claude Autant-Lara

Scénario : Michel Duran, d’après Edouard Bourdet

Photo : Armand Thirard

Musique : Casimir Oberfeld

Production : Maurice Lehman

Interprétation : Fernandel (Marcel), Arletty (Loulou), Michel Simon (Jo), Marcel Vallée (Mercadier), Hélène Robert (Renée), Andrex (Petit Louis), René Génin (Blain), Georges Lannes (Fernand).

La comédie d’Edouard Bourdet, Fric-Frac, revient à l’affiche du Théâtre de Paris, dans une mise en scène de Michel Fau. Occasion de revoir le film qu’en ont tiré à la fin des années 1930 Maurice Lehman et Claude Autant -Lara. Le casting en est si brillant (Fernandel, Arletty, Michel Simon) qu’il a suffi, selon J. Tulard, à en faire un “impérissable classique” (Guide des films, coll. Bouquins, 1990, t. 2, p. 904). Le même Jean Tulard note toutefois que “l’histoire est mince et c’est peu dire”. Je ne crois pas que son ton aurait été si dédaigneux si à dans le générique, on avait trouvé les noms de Sacha Guitry, Henri Jeanson ou Jacques Prévert. Le scénario et les dialogues ne sont en effet signés que du modeste Michel Duran. Mais ils sont inspirés de la pièce de Bourdet et celui-ci, bien qu’il fût largement oublié lors de la 1ère édition du Guide des films, était loin d’être dépourvu de talent.


Voici donc le “pitch” de cette histoire qui après tout n’est pas si “mince” : Marcel, excellemment interprété par Fernandel, travaille comme artisan salarié dans une bijouterie sise au 48 rue Turbigo, tenue par le brave M. Mercadier dont la fille, Renée, rêve de l’épouser. Mais Marcel chipote, marque ses réticences : l’idylle bourgeoise ainsi offerte l’ennuie. Il est vrai que Renée, guère experte dans l’art de séduire, le poursuit d’assiduités bien lourdes. L’effet de ces insistances est de fixer Marcel dans la position avantageuse de celui qui est aimé sans aimer. Un tel séducteur ne peut que rêver à d’autres conquêtes et il croit en trouver une en la personne d’une prostituée, Loulou, interprétée par une Arletty aussi verveuse que dans “Hôtel du Nord”. Il la rencontre au Vel d’Hiv’, accompagnée de son ami cambrioleur, Jo, qu’interprète Michel Simon. Marcel, très naïf, qui ne se doute pas de l’activité exercé par l’une et par l’autre, joue bravement la comédie de l’amour et de la séduction auprès de Loulou. Celle-ci tire profit de cette situation et de la profession qu’exerce Marcel. Elle entreprend de cambrioler avec l’aide de Jo la bijouterie Mercadier, l’idée étant ensuite de remettre le produit du vol à Tintin, son amant emprisonné. Le cambriolage échoue. Marcel perd aussitôt tout intérêt aux yeux de Loulou qui entreprend, pour se débarrasser de lui, de lui révéler à l’aide d’un stratagème vers qui le portent ses véritables sentiments : elle feint de menacer et d'abattre Renée d'un coup de pistolet. Instinctivement Marcel se place devant Renée pour la protéger. Suit une scène d'attendrissement général car il apparaît alors que Marcel qui, tout au long du film, s’est comporté comme un mufle vis-à-vis de Renée, en réalité l'aime et est attaché à elle. Mais il se cachait cet amour à lui-même car la sûreté où il était d'être aimé en retour par Renée suffisait à flatter sa vanité. Loulou, connaissant mieux que sa rivale la psychologie masculine, n'a pas été dupe en ce qui la concernait de cette indifférence affectée.

Marivaudage sans prétention artistique... Malgré tout, il ne laisse pas d'émouvoir et de soulager le spectateur car à la longue on se prend de pitié pour la pauvre Renée, constamment bafouée au profit d'une grue, et on s'agace de la bêtise de Marcel.


Il n‘est, dans cette “histoire”, pas un personnage qui ne corresponde à un stéréotype social ou à une convention narrative déjà maintes fois utilisée. En outre, le trait satirique est appuyé jusqu’à la caricature. Cela à mes yeux n’enlève rien à l’intérêt du film, bien au contraire.

  • Marcel, le petit employé naïf et timoré, figure un Topaze qui, bien qu’il en ressente la secrète envie, ne franchit à aucun moment les limites que lui trace son milieu social. A la différence de Topaze, il est en effet aimé et professionnellement reconnu et, surtout, aucune alternative tentante à cette voie sûre et tranquille ne lui est sérieusement proposée (ses amis malfaiteurs, qui échouent dans leurs rares entreprises, n’ont rien à lui offrir qui soit lucratif ou valorisant). N’ayant donc aucune raison valable de se rebeller ou de fuir, il se résigne à épouser la fille de son patron, Renée, que, d’ailleurs il aime sans vouloir se l’avouer.

  • M. Blain, le collègue de Marcel - René Génin affublé de binocles, d’une petite moustache et d’un faux-col - est encore plus “cave” et timoré que lui. Il lui sert de faire-valoir admiratif ou apeuré quand Marcel s’efforce pendant quelques instants de voler hors de sa cage. On retrouve dans Topaze et sous le nom de Tamise le même personnage d’acolyte honnête et niais.

  • Loulou, la prostituée ou la fille de mauvaise vie, affecte un ton et une morale cyniques lorsqu’il s’agit de juger et d’apprécier le comportement d’autrui. Mais elle se fait altruiste et sentimentale lorsqu’il s’agit d’elle-même et de “son homme”, gigolo rébarbatif qui la rudoie et lui met régulièrement “la pâtée” ou “la dérouillée” lorsque, mis en liberté, il est en mesure de le faire. Loulou lui reste toutefois, à sa façon, fidèle comme dans la chanson de Mistinguett à laquelle son personnage est emprunté. Aussi, à la fin du film, se retrouve-t-elle dans la même situation qu’au début. Elle n’évolue pas et elle est même incapable de le faire, alors pourtant que, contrairement à Jo, elle se montre en action entreprenante et imaginative.

  • Loulou correspond à un autre stéréotype, celui de la garce brune, piquante et forcément attirante. Pas comme Renée, blonde, vertueuse et terne, faite pour être trompée ou quittée. Il n’est pas besoin de souligner le caractère conventionnel de cette dualité de type Carmen-Micaella. Renée a beau être jolie et de 12 ans plus jeune que Loulou, elle lui reste statutairement inférieure en puissance de séduction.

  • Dans le rôle de Jo, le complice d’Arletty, Michel Simon compose un personnage - peut-être plus original que les précédents - de cambrioleur paresseux et craintif, qui refuse tous les coups qui lui sont proposés au prétexte qu’ils ne sont pas dans “sa partie”.

Les thèmes et éléments de récit sont tout aussi attendus, à savoir :

  • la segmentation de la société parisienne de l’époque entre “caves” et “affranchis”, au point que les premiers ne comprennent rien au langage argotique des seconds. Marcel et Renée, qui appartiennent à un milieu petit bourgeois du 2e arrondissement, sont censés ignorer des termes aussi banals que “fauché”, “raide”, “oseille” ou “jacter”. Les spectateurs de 1939 appartiennent certes au même milieu petit bourgeois ; ils n’en connaissent pas moins ces mots et ne peuvent ainsi qu’être rassurés quant à leur aptitude à se déplacer avec aisance dans des milieux divers. Ils ne sont ainsi pas tout-à-fait des “caves”. Du moins, ne le sont-ils pas de la manière comiquement niaise de Marcel et de Renée.

  • la ségrégation spatiale de cette même société parisienne. Le café “Chez Fernand”, situé à Barbès ou à Belleville, fréquenté par Loulou et Jo, constitue pour Marcel un lieu totalement inconnu dont il ignore les codes élémentaires ; il manifeste une politesse excessive vis-à-vis du patron et des clients, une imprudence bravache d’honnête homme inattaquable face à la police en action.

  • Marcel, qui travaille comme bijoutier salarié rue Turbigo, ne s’aventure pas au delà des grands boulevards, de sorte que lui et Loulou ne devraient normalement ne jamais se rencontrer. Ils se rencontrent pourtant au Vel d’Hiv, lieu de brassage social. C’est grâce à cette rencontre fortuite mais banale que le récit s’engage. La brève vision qui nous est ainsi offerte d’une foule parisienne mélangée, dans le Paris étroit de 1939, nuance fortement le thème de l’hétérogénéité des milieux sociaux développé tout au long du film, hétérogénéité qui rendrait ces deux univers étanches l’un par rapport à l’autre et les habitants de l’un et de l’autre incapables de se comprendre et de s’aimer.

  • Le Vel d’Hiv et les champs de course ont en effet beau réunir bourgeois et ouvriers, les loisirs de chacun ne sont pas les mêmes : matchs de boxe pour les uns, Opéra-comique pour les autres. La promenade en bicyclette ou en tandem, loisir à la fois populaire et sportif, devrait pouvoir réunir Loulou et Jo, Marcel et Renée, à la faveur de leur commune jeunesse. Mais tel n’est pas le cas. Renée n’a reçu aucune éducation sportive et elle peine à pédaler à la suite des autres ; elle ne sait pas davantage jouer aux cartes dans une guinguette non plus que s’étendre dans l’herbe ou pique-niquer : il lui faut un vrai “restaurant” avec table et chaises à dossier (c’est à dire où l’on se tienne droits et espacés, sans risquer des contacts physiques), situé en ville, en l’occurrence à Poissy. C’est là une destination inutilement lointaine pour Loulou et Jo, lesquels se contentent, pour s’ébattre, de la première clairière rencontrée. Les bourgeois sont raides et coincés. Le peuple est bon enfant, sa sexualité plus épanouie. C’est comme ça !...


Edouard Bourdet, dramaturge des années 1930, a été beaucoup moins bien traité par la postérité que ses confrères Marcel Pagnol et Jules Romains. Ciné-clubs et manuels scolaires notamment ne le célèbrent pas. Son théâtre repose néanmoins sur les mêmes lieux-communs puisés dans un identique répertoire narratif de l’entre-deux-guerres. En 1939, les familles Mercadier venaient s’esclaffer à ces comédies qui les représentaient eux-mêmes d’une manière simpliste et gaie. Ce narcissisme hilare ne pouvait que susciter le dégoût ou le dédain des clercs. Aujourd’hui, ces mêmes lieux communs, quels que soient les auteurs qui les ont utilisés, produisent un même effet d’amusement auprès de la partie éclairée du public. C’est que la société dont E. Bourdet se moquait gentiment est aujourd’hui entièrement disparue. Elle n’est plus connue que des seuls cinéphiles. Leur public restreint de “happy few” aime à se sentir ainsi soudé par une familiarité partagée. L’assise des lieux communs peut se rétrécir. il est rassurant de constater que la fonction de cohésion sociale qu’ils sont destinés à exercer n’en reste pas moins remplie.

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