Nous pouvons enfin parler de "Game of Thrones" 3


Le personnage de Milady, dans Les Trois Mousquetaires, est un exemple de ces méchants ou méchantes qui n’apparaissent tels que par des artifices plus ou moins grossiers de récit ou de mise en scène. Ils pourraient tout aussi bien rentrer dans le camp du Bien si l’auteur en décidait autrement.

La question de savoir en quoi repose sa criminalité ne se déduit en tout cas pas de la seule restitution de l’intrigue.

Milady, par exemple, ne commet aucun crime en se mettant au service de Richelieu plutôt que d’Anne d’Autriche. Le lecteur n’a aucun raison de prendre a priori parti pour l’une plutôt que pour l’autre.

Ce sont plutôt des emportements passionnels qui lui sont reprochés et constituent son acte d’accusation. Sous son véritable nom d'Anne de Breuil, Milady a dans sa jeunesse vécu une histoire d’amour avec un prêtre et, pour ce crime prétendu inqualifiable, a été marquée au fer rouge. Epousant ensuite Athos, elle croit pouvoir cacher ce passé à son mari. Mais en vain : découvrant la marque d’infâmie qu’elle porte sur l’épaule, le pharisien Athos - en l’occurrence le plus odieux des hommes - la chasse et la répudie sans pardon. Milady commet ensuite la faiblesse de tomber amoureuse de d’Artagnan. Celui-ci, par ailleurs amant adultère de sa logeuse Constance Bonacieux dont il a fait son informatrice, profite aussitôt de la bonne fortune qui s’offre ainsi à lui. Oui, mais voilà, lui aussi découvre la marque au fer rouge ! Tout indigné - car on voit qu’en matière de morale, d’Artagnan est imbu des plus grands principes - il s’en ouvre auprès d’Athos qui lui raconte toute l’histoire, et il n’en faut pas plus pour qu’à ses yeux également, Milady devienne la pire des traîtresses. Celle-ci, rejetée par tous les hommes dont elle a eu la naïveté de s’éprendre, retourne alors à ses activités professionnelles et dans le cadre de celles-ci, contribue à l’assassinat du duc de Buckingham. Là encore, grand crime aux yeux des Mousquetaires mais à leurs yeux seulement car, dans la lutte entre Richelieu et Buckingham, pourquoi les suivre dans leur engagement en faveur de ce dernier ? Toujours possédée par son amour malheureux pour d’Artagnan, Milady achève son parcours par un meurtre passionnel, vrai crime celui-ci : elle tue sa rivale Constance Bonacieux. Avoir jusqu’au crime aimé et servi son pays, voilà donc pour elle de quoi être assassinée sans hésitations par une assemblée nocturne de 4 hommes, au cours d’un simulacre de procès.

On remarquera qu'il est tout-à-fait possible, sur la base des mêmes événements, de raconter l’histoire à nouveau, en prenant cette fois-ci un parti féministe et en faisant de Milady la victime d’un moralisme hypocrite, favorable au pouvoir masculin. Ce récit a été écrit sous la forme d’un album de bande dessinée : c’est Milady de Winter d’Agnès Maupré (Ankama Editions, 2010). Il est dommage qu’aucune des médiocres adaptations cinématographiques du roman d’Alexandre Dumas n’ait eu l’idée de poursuivre cette idée, comme l’a fait avec talent et inventivité Agnès Maupré.


Vingt ans après nous restitue une intrigue semblable et presque symétrique. Le fils d’Athos et de Milady, Mordaunt, se met au service de Mazarin, tout comme sa mère s’était mise au service de Richelieu. Il contribue ainsi à l’accession au pouvoir de Cromwell et à l'exécution de Charles Ier. Désireux par ailleurs de venger la mort de sa mère, il subit le même sort qu’elle de la part des Mousquetaires, réconciliés pour l’occasion et ce, toujours aux termes d’un simulacre de procès. Là encore, on peine à comprendre en quoi c’est un si grand crime que de vouloir venger sa mère, si ce n’est en se vouant à la défense de l’ordre moral, social et familial telle qu’assurée par les vaillants Mousquetaires. Agnès Maupré n’a pas encore fait le récit de la vengeance de Mordaunt, fils maudit du noblaillon hautain et borné qu’est, tout au long de la suite romanesque, Athos. L’entreprise ne présenterait en tout cas aucune difficulté.


Le manichéisme réversible, nous le trouvons encore plus nettement à l’oeuvre dans la saga Star Wars. La fiction d’un univers parallèle permet en effet d’échapper aux lourdeurs et aux inévitables ambigüités de la réalité historique. Jamais les données du manichéisme, l’existence d’un bien et d’une “force obscure” et leur basculement possible, n’ont été aussi bien exploitées. Le personnage de Darth Vador est psychologiquement plus riche encore que celui d’Aramis, lui-même bien plus complexe que les généreux bretteurs, loyaux et sans cervelle, du type Lagardère, Sigognac, Pardaillan, voire d’Artagnan…

Là aussi, le conflit des valeurs est indécidable par lui-même. Pourquoi le spectateur de Star Wars devrait-il prendre parti pour l’Alliance plutôt que pour l’Empire ? Entre ces deux forces, laquelle amène pour les habitants de la galaxie le plus de bien-être et de prospérité ? Pas facile de répondre à la question ainsi posée. Aussi ne l'est-elle pas: ni l'Alliance ni l'Empire ne se soumettent au suffrage populaire.

Quels sont les enjeux de la lutte que tous deux se mènent ? L’on croit comprendre que l’Alliance représente les intérêts du capitalisme marchand, avec ce que cela suppose de liberté de circulation et de décentralisation des pouvoirs. L’Empire est, quant à lui, présumé tyrannique et militariste, car au XXe siècle finissant, les empires politiques ont mauvaise presse, associés qu’ils sont au IIIe Reich ou à l’URSS brejnevienne. Stéréotypes présents dans l’esprit ou le subconscient des spectateurs occidentaux des années 1970 qu’il suffisait à George Lucas de laisser agir, sans qu’il lui fût besoin pour cela de déployer beaucoup d’efforts. Lucas a clairement posé d’emblée le principe que l’Alliance devait l’emporter sur l’Empire. Une raison incontestable en est donnée à l'occasion de cette scène qui voit, dans le premier opus, les troupes de l’Empire anéantir la paisible planète Alderaan. Crime contre l’humanité accompli froidement et qui dispense George Lucas de laisser ouverte, dans les films suivants, la possibilité d'un retournement, d‘une inversion des bons et des méchants. Si les épisodes I et II retracent de manière subtile le récit de la prise de pouvoir par le Chancelier Palpatine, toute subtilité disparaît dans l’épisode III lorsque Palpatine se transforme en "l’Empereur". Devenu alors un monstre grimé, figé dans sa cruauté de croquemitaine, il cesse d’évoluer. Pourtant un tel personnage, il aurait suffi de le modifier légèrement pour le rendre bienveillant, à la manière du Sarastro de La Flûte enchantée.


C’est donc un manichéisme que nous voyons mis en oeuvre dans les romans d’Alexandre Dumas comme dans Star Wars, mais un manichéisme de haute civilisation, c’est à dire issu d’une civilisation raisonneuse et bourgeoise, déjà frappée de décadence, ayant perdu son enracinement mythique ni religieux. Le manichéisme qui y est maintenu pour les besoins de la production littéraire et cinématographique, il est réversible dans le sens qu’il est possible, au gré des époques et des modes, de le faire s’incliner dans un sens ou dans l’autre.

Cette tradition honorable mais épuisée, les auteurs de Game of Thrones ont rompu avec elle. Renonçant aux facilités d’un récit qui voit à la fin les bons récompensés et les méchants punis, ils ont délibérément refusé de satisfaire les attentes du public en ce sens, tout comme celles qu'entretient ce même public en faveur d’une humanité simplifiée, à la fois clivée et transparente. On ne saurait trop les louer de ce courage qui a consisté pour eux à surprendre les fans de la série et surtout à les décevoir… (à suivre)






#GameofThrones #LesTroisMousquetaires #StarWars

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