Petite caractérologie des hommes politiques : Le Visionnaire


Les “visionnaires” se recrutent de préférence au sein de la petite cohorte des “grands hommes” et des personnages historiques de premier plan, mais il peuvent également laisser le souvenir de purs hurluberlus. Ils sont habités par une vision singulière qui s’impose à eux, par des idées ou théories qu’ils tentent de projeter sur l’avenir et d’appliquer aux organisations collectives, par des convictions fortes qu’ils servent avec désintéressement et auxquelles ils subordonnent les plaisirs de la diplomatie et les contraintes de la gestion. On pense bien entendu à des destinées solitaires et éclatantes, quoique pas toujours positives : Alexandre, Napoléon, De Gaulle, Hitler. Mais on pense aussi plus modestement à des ascètes et à des prêcheurs de la politique, tels Pierre Mendès-France ou Philippe Séguin, qui auront sacrifié à des idées surannées ou minoritaires une vie d’élu ou de ministre qui aurait pu être confortable pour eux et utile pour les autres.

Là encore les talents se combinent. Napoléon Ier doit l’aura dont il est encore aujourd’hui enveloppé à son génie d’administrateur et d’organisateur plus qu’à ses rêveries d’empire universel et d’épopée orientale. Guizot s’est complu et s’est perdu, de 1840 à 1848, dans des jeux d’intrigues parlementaires ou diplomatiques dans lesquels il ne poursuivait aucun profit personnel. Mais il les pensait nécessaires à la survie d’une type de régime et y voyait l’aboutissement d’une théorie. On peut donc être à la fois diplomate, gestionnaire et visionnaire. Relever de ces trois catégories ne garantit pas pour autant la réussite. On peut en juger par l’exemple de Robespierre. Mettre au service d’une grande vision des qualités diplomatiques et un zèle administratif que rien d’autre ne décourage que les limites physiques ne sert en effet à rien si les idées ainsi servies sont radicalement fausses ou incohérentes. Inversement, son absence de vision, sa paresse et sa morgue ont valu à Mitterrand honneurs et longévité politiques car, au niveau de néant moral et idéologique où il se plaçait, rien ne pouvait l’atteindre ni le décevoir.



Illustration 4 - Un visionnaire dépourvu de toute espèce de talent mais qui n’en reste pas moins un visionnaire. Ainsi Napoléon III :



“Il lui manque tant des qualités d'un homme de mérite ordinaire, jugement, instruction, conversation, expérience, tout cela chez lui est sujet à tant de lacunes qu'on est prompt à le classer au-dessous du médiocre. (...) Mais cet idiot est doué d'une faculté rare et puissante, celle de mettre du sien dans les choses humaines. C'est un don qui ne se rencontre guère chez les hommes d'État de ce siècle. L'esprit du temps, l'empire de l'opinion, la force des choses ne laissent à la plupart des hommes qui se mêlent aujourd'hui du gouvernement, que la liberté de suivre le courant et de faire avec plus ou moins de talent ce que d'autres et quelquefois tous les autres ont pensé. Guizot et Thiers, - moins que Guizot mais Thiers aussi - ne savent guère que cela. Bien d'autres, avec moins d'esprit, moins d'éclat, auraient fait ce qu'ils ont fait. Il n'en est pas de même de Louis Bonaparte. Sa présence a changé le cours de l'histoire. On me dira que c'est à cause de son faux jugement, de ses idées aventureuses, de sa mauvaise tête enfin. Soit, mais ce n'est pas sa droiture de sens que je vante, je dis seulement que celui qui fait intervenir son imagination dans les affaires du monde et produit et modifie des événements en vertu de sa fantaisie possède je ne sais quel don de hardiesse et de force, qui le tire de la foule et le met au rang des personnages historiques” (C. de Rémusat, Mémoires de ma vie, T. 4, Plon, 1962, p. 359-360).



Illustration 5 - Une manière, parmi d’autres, de la part d’un autre “visionnaire”, de n’être pas “diplomate”, l’exemple de Tocqueville :


“Le grand mérite de Tocqueville était d'avoir fait ses opinions lui-même. Élevé dans le giron du royalisme contre-révolutionnaire, il avait secoué le joug uniquement en observant son temps. Il était ainsi devenu non seulement libéral, mais démocrate, je veux dire convaincu que le monde allait appartenir à la démocratie. C'était une grande preuve de force et d'indépendance pour un arrière petit-fils de Malesherbes. Mais comme il dédaignait le légitimisme sans haïr les légitimistes, comme il était exempt de toute rancune contre les Bourbons et leur parti, son libéralisme, œuvre pure de sa raison, était irréprochable, mais froid et médiocrement persuasif...

Comme il se communiquait peu, comme il n'était pas sans prévention contre tout libéralisme qui ne lui parût point pur d'esprit d'intrigue ou de ressentiment révolutionnaire, il n'était porté de lui-même ni vers Thiers ni vers Guizot. L'un et l'autre penchaient à croire que c'était par jalousie. Ils ne l'avaient pas recherché. Froidement reçu par ce qu'il y avait de plus distingué dans la Chambre, excepté par Royer-Collard qui ne lui prêchait pas l’indulgence, il était sur ses gardes. Comme presque rien ne germait dans son esprit qu’il ne l’eût semé lui-même, il méditait beaucoup, lisait peu et ne connaissait guère ce que nous avions écrit et ce que nous avions fait. De là, la froideur qui régna longtemps entre lui et ses collègues, surtout les plus dignes de l'apprécier…” (C. de Rémusat, Mémoires de ma vie ; Plon, 1962, t. 4, p. 45-46).

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