Le jardin du Luxembourg au temps des vélocipèdes



Voici trois évocations calmes, crépusculaires, contemplatives du jardin du Luxembourg, presque contemporaines et s'harmonisant étrangement … Le texte de Gide se rapporte à ses années d’enfance, soit vers 1875-1880, ceux de Léautaud et de Bourget datent des toutes premières années du XXe siècle.

Le jardin était à ces époques aussi fréquenté qu’aujourd’hui. Mais Léautaud et Gide s’y attardent à l’heure de la fermeture, qu’annonçait alors un tambour, tandis que Bourget se plaît à dépeindre, en une prose un peu languissante, sa partie la plus discrète et qui d’ailleurs de nos jours l’est restée, soit “à l'angle de la rue d'Assas et de la rue Auguste Comte”. Chez tous trois, donc, l'on voit se refermer à l'intérieur de ses grilles, dans son mystère et son étrangeté, cette enclave d'un autre temps et d'un autre lieu, se préservant elle-même dans une ville qui connaissait déjà les téléphones, les automobiles, voire les "vélocipèdes”.

A cet égard, la situation n'a guère changé. Le jardin du Luxembourg s'est même davantage encore autonomisé, puisqu'y règne un droit des sols spécifique (Cf. Y. Jégouzo, "Le droit de l'urbanisme du jardin du Luxembourg" ; AJDA 2003, pp. 1465-1520).



Paul Léautaud :

4 mai 1902.

"Sois sage, ô ma douleur, et tiens-toi plus tranquille.

Tu réclamais le soir, il descend, le voici :

……….

... Vois se pencher les défuntes années

Sur les balcons du ciel, en robes surannées,

Surgir du fond des eaux le regret souriant...


Quel admirable paysage, ces vers !

Je me le disais ce soir, assis sur un banc, dans le Luxembourg, vers huit heures. Le crépuscule donnait à tous les jardins une profondeur infinie et une vapeur légère flottait. J'étais sur la terrasse, non loin de la porte des serres. Dans la partie basse du jardin, le jet d'eau montait et redescendait presque sans bruit. Bientôt le tambour commença à battre. On allait fermer. Je songeais que j'avais devant moi un beau paysage baudelairien (...). Arrivé dans la grande allée qui fait face au Sénat et par laquelle on va aux petits Luxembourgs, je me retournai. Le jet d'eau qui montait toujours mettait une grande colonne de cristal mat sur le gris des pierres du palais. Et un jeune homme, debout, dessinait au crayon, sur un album, ce paysage crépusculaire" (P. Léautaud, Journal littéraire 1893-1940 ; Mercure de France, 1986, p. 42).



Paul Bourget :

"L'allée du jardin du Luxembourg, où Jean Monneron se tenait aux aguets, était située dans la partie de ce vaste enclos qui a le plus changé depuis ces dernières années, à l'angle de la rue d'Assas et de la rue Auguste Comte. Le groupe des constructions toutes récentes où sont installés le lycée Montaigne, l'Ecole coloniale et celle de pharmacie a complètement modifié et banalisé le pittoresque aspect de ce coin de Paris, que la disparition de la Pépinière avait bien altéré, dès la fin de l'Empire. Mais, tout rétréci qu’il puisse être, et malgré la vulgarité des bâtiments neufs dont nos architectes l’enserrent, le vieux jardin primitivement dessiné par De Brosse n'en garde pas moins, même dans ses morceaux les plus défigurés, je ne sais quel charme italien. On dirait que la nostalgie de la Toscane, qui décida Marie de Médicis à sa création, flotte autour de ces bassins, de ces terrasses et de ces marbres. C'est l'endroit de Paris où vous aurez encore quelque chance, par cet âge de téléphones et d’automobiles, quand personne n'a plus le temps de rien, de rencontrer un amoureux en train de rêver indéfiniment, et cette occupation peu moderne semble naturelle sous ces larges platanes, à quelques pas de cette façade en bossages où l’exilée de Florence voulut retrouver un souvenir du palais Pitti. Les bustes blanc des poètes, qu'une gracieuse fantaisie édilitaire a placé de-ci de-là dans les massifs, protègent d’un sourire indulgent les paresses sentimentales des promeneurs, étudiants pour la plupart, qui perdent ainsi en folle songeries les heures promises à un pressant et trop aride travail" (P. Bourget : L’Etape ; Plon, 1903, p. 1-2).



André Gide :

"J'aimais sortir avec mon père ; et, comme il s'occupait de moi rarement, le peu que je faisais avec lui gardait un aspect insolite, grave et quelque peu mystérieux qui m’enchantait (...).

Nous remontions la rue de Tournon puis traversions le Luxembourg, ou suivions cette partie du boulevard Saint-Michel qui le longe, jusqu'au second jardin, près de l'Observatoire. Dans ce temps les terrains qui font face à l'Ecole de pharmacie n'étaient pas encore bâtis ; L'Ecole même n'existait pas. Au lieu des maisons à six étages, il n'y avait là que baraquements improvisés, échoppes de fripiers, de revendeurs et de loueurs de vélocipèdes. L'espace asphalté, ou macadémisé je ne sais, qui borde ce second Luxembourg, servait de piste aux amateurs ; juchés sur ces étranges et paradoxaux instruments qu’ont remplacés les bicyclettes, ils viraient, passaient et disparaissaient dans le noir. Nous admirions leur hardiesse, leur élégance. A peine encore distinguait-on la monture et la roue d’arrière minuscule où reposait l'équilibre de l'aérien appareil. La svelte route d’avant se balançait ; celui qui la montait semblait un être fantastique (...).

Nous avions parfois encore le temps, pour rentrer, de retraverser le grand Luxembourg. Bientôt un roulement de tambour en annonçait à la fermeture. Les derniers promeneurs, à contre-gré, se dirigeaient vers les sorties, talonnés par les gardes, et les grandes allées qu'ils désertaient s’emplissaient derrière eux de mystère. Ces soirs-là je m'endormais ivre d'ombre, de sommeil et d'étrangeté" (A. Gide : Si le Grain ne meurt ; Gallimard; Biblioth. de la Pléiade, 1954, p. 355-356).

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