"Je ne sais pas ce que c'est que la vérité romanesque" (J. Gracq)


"J’ai toujours été étonné de la méprise qui fait du roman, pour tant d'écrivains, un instrument de connaissance, de dévoilement ou d'élucidation (même Proust pensait que sa gloire allait se jouer sur la découverte de quelques grandes lois psychologiques). Le roman est un addendum à la création, addendum qui ne l'éclaire et ne la dévoile en rien: ce qu'un enfant de sept ans sait parfaitement dès qu'il a mis le nez dans son premier vrai livre (il aura tout le temps de ses études pour l’oublier laborieusement) (...).

Je ne sais pas ce que c'est que la vérité romanesque. Il y a une présence romanesque que chacun constate en face de Stendhal, de Dostoïevski ou de Dickens : elle se passe en tous points de la corroboration des expériences vécues du lecteur. La lecture d'un roman (s’il en vaut la peine) n'est pas réanimation ou sublimation d'une expérience déjà plus ou moins vécue par le lecteur : elle est une expérience, directe et inédite, au même titre qu'une rencontre, un voyage, une maladie ou un amour - mais, à leur différence, une expérience non utilisable. Je relisais l'an dernier La Chartreuse de Parme, et parce que je la relisais d'un œil purement critique, je la relisais avec un étonnement admiratif et amusé : il n'y avait pas une once de vérité là-dedans, pas plus de vérité historique, sociale, politique ou psychologique que dans Les Trois Mousquetaires : il y avait une vision bien aimée et un peu folle, doublée d'une passion réalisatrice captivée et captivante, qui s'imposait de bout en bout. Et il n'y a pas une once - j'ose le dire - de “vérité” dans Dostoïevski : il a d'autres chats à fouetter (J. Gracq : En lisant en écrivant, 1980 ; O.C., Biblioth. de la Pléiade, 1995, t. 2, p. 598).


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Il se peut que cette alerte et désinvolte profession d’agnosticisme littéraire, jetée par Julien Gracq au visage du lecteur, ait été une réponse au succès rencontré à la fin des années 1970 par les théories de René Girard. Nous ne connaissons pas la date précise de rédaction du texte, mais “En Lisant en écrivant”, le dernier essai littéraire de Gracq, a été publié en 1980. "Des choses cachées depuis la fondation du monde" était paru deux ans auparavant et cette sortie avait fait grand bruit. La même année, soit en 1978, “Mensonge romantique et vérité romanesque”, publié assez discrètement en 1961, avait été réédité en collection de poche. Le succès obtenu par l’ouvrage le plus récent est venu ainsi en renfort du plus ancien sans lui nuire, les deux essais étant complémentaires et ne visant pas le même public. On ne sait si Gracq a lu Girard mais il en avait nécessairement “entendu causer” et la notion girardienne de “vérité romanesque” avait dû au moins frapper son oreille et même agacer son esprit. Il est difficile d’en dire davantage au vu du texte cité dans lequel, ne serait-ce que, pour les contredire ou s’en moquer, on ne décèle aucune allusion aux thèses de René Girard sur le désir mimétique. Gracq cite en exemple d’un roman sans vérité La Chartreuse de Parme. Girard préfère analyser Le Rouge et le Noir, tant il serait malaisé de déceler en Fabrice del Dongo la moindre trace de désir mimétique. En revanche, il n’est de roman de Dostoïevski qui ne lui serve d’appui pour illustrer ses thèses. Peu après “Mensonge romantique et vérité romanesque”, René Girard lui avait d'ailleurs consacré un ouvrage spécifique ("Dostoïevski, du double à l’unité" ; Gérard Monfort, 1963). Il n’est donc peut-être pas indifférent que le second romancier selon Gracq à ne pas s’être préoccupé d’exprimer pour ses lecteurs des vérités utiles ait justement été Dostoïevski.

Gracq assène avec force des formules à l’emporte-pièce. Il ne prétend pas contredire un essayiste qu’il ne cite pas. Il en cite d’ailleurs très peu de manière générale. Roland Barthes dans toute son oeuvre n’est cité que deux fois. Blanchot davantage mais Blanchot à ses yeux est plus qu’un critique, Gracq estimant peu cette profession.

S’il est un auteur avec lequel Gracq se place ouvertement en contradiction, c’est bien plutôt Marcel Proust. Lorsque Gracq affirme notamment : “La lecture d'un roman (s’il en vaut la peine) n'est pas réanimation ou sublimation d'une expérience déjà plus ou moins vécue par le lecteur : elle est une expérience, directe et inédite, au même titre qu'une rencontre, un voyage, une maladie ou un amour - mais, à leur différence, une expérience non utilisable”, il frappe de néant l’entreprise proustienne en son entier. Holocauste d’autant plus étonnant que Gracq n’a jamais exprimé le même scepticisme annihilateur à propos de la charge d’universalité dont Breton et les Surréalistes investissaient la poésie. Une fois sa carrière de romancier achevée, Gracq se serait-il rallié à Breton et à son mépris du genre romanesque ? Ou bien, se laissant emporter par une verve satirique dont, malgré l’expression fermée de son visage, il était loin d’être dépourvu, Gracq a t-il sacrifié toute connaissance et toute vérité romanesques au furtif plaisir de se moquer, l’espace d’un instant et de manière masquée, d’un théoricien à la mode ?



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