"Le Fouquet's persiste." (L.P. Fargue)


“Fouquet’s est un de ces endroits qui ne peuvent passer de mode qu'à la suite, il faut bien le dire, d'un bombardement. Et encore ! D'autres cafés, d'autres restaurants périclitent, perdent leur clientèle, ferment leurs portes et font faillite. Le Fouquet's persiste, comme un organe indispensable au bon fonctionnement de la santé parisienne. C'est un endroit à potins d'hommes, car les hommes sont aussi concierges que les femmes. C'est là qu'en des temps de rentrée les hommes vont se conter leurs bonnes fortunes de l'été. C'est là qu'ils se mendient des tuyaux de Bourse ou de courses dont la plupart n'ont pas besoin, car le Fouquet's peut bien se vanter de donner asile aux grosses fortunes, mais, comme dit l'autre, il faut bien vivre comme on vit à Paris... Quel Paul Bourget nous donnera le roman de l'homme avion, de l'homme cocktail, à la fois sportif et mondain, affecté et cultivé, insupportable et charmant, des années 1930-1938 ? S'il existe et qu'il manque de documentation, qu'il aille au Fouquet's, Bibliothèque nationale du parisianisme élégant” (L.-P. Fargue : Le piéton de Paris ; Gallimard, 1939 ; Coll. “L’Imaginaire”, 1993, p. 60).


Ce n’est pas à la suite de l’incendie allumé dans la journée du 16 mars 2019 que le Fouquet’s passera de mode. Car la mode, le “parisianisme élégant”, l’ont en fait déjà quitté. La soirée ratée qu’y a passé Nicolas Sarkozy, le jour de son élection présidentielle, y a sans doute en bonne partie contribué. Au nom du Fouquet’s s’est alors accolée l’image d’un échec amoureux, vécu, solitairement comme l’est toujours cette sorte d’échec, se recroquevillant dans le brouhaha d’une fête vulgaire. Tous les importuns étaient là qui buvaient et riaient, sauf celle-là, dont l’arrivée aurait pu seule interrompre cette soirée calamiteuse. Comment désormais associer à ce café-restaurant pour touristes les adjectifs que Léon-Paul Fargue, dans son article en forme de carte postale, égrène généreusement ? “Sportif et mondain, affecté et cultivé, insupportable et charmant…” ?

Le Fouquet’s, comme le Flore, ne bénéficie plus, en 2019, que de la gloire de ses clients passés. Leurs tables habituelles y sont marquées d’un cartel comme dans un cimetière ou un musée. Michel Audiard a ainsi droit à sa plaque. Et c’est en-dessous de celle-ci que “Bruno M.”, son fils naturel lui rend, sous la forme d’un dîner coûteux et arrosé, cette sorte d’hommage funèbre :


“Au Fouquet's, je claque un peu de blé en commandant des praires et du vin blanc, histoire de me remettre au goût de ces jours disparus à tout jamais. Je demande à occuper la table d'angle qui porte son nom /celui de Michel Audiard/, au fond du restaurant. Et je me perds dans la contemplation de la peinture accrochée sur le mur d'en face, tirée d'une célèbre photo de tournage où l'on voit mon père, sourire aux lèvres, dirigeant un Lino Ventura et un Gabin majestueux, au sommet de leur art. Moi qui suis totalement brouillé avec le temps, je suis capable d'inscrire des saisons sur presque tous les moments que nous avons passés ensemble (...).

Après quelques verres de vin blanc, je me raisonne et j'appelle sur la scène de ma mémoire chancelante le mauvais souvenir qui va m'éloigner de cet endroit magique et de cette table mythique où j'aimerais pouvoir poser ma tête et m'endormir. Ah oui, maintenant ça me revient : il n'avait jamais le temps et la famille du cinéma passait avant la sienne... Je me lève. Je raque en revoyant papa tirer de sa poche des liasses de billets il avait le pourboire généreux - et arroser tout le monde, moi y compris, pour gommer ses faiblesses et son égoïsme d'artiste, au risque de laisser du monde sur le côté” (Bruno M. : Etre le fils de Michel Audiard ; Michel Lafon, 2004 ; cité in : P. Lombard: Le Paris de Michel Audiard ; Parigramme, 2017, p. 37).


Je n’ai pas de crainte pour le devenir économique de l’enseigne. Les cartels seront astiqués à nouveau, les photographies de Lino Ventura seront ré-accrochées, les touristes continueront d’y “claquer du blé” pour des cafés-croissants très ordinaires.


Mais qu’est-il advenu, en revanche,de la merveilleuse boutique Longchamp, prise hier également pour cible paraît-il ?



Elle a malheureusement été endommagée. Peut-être en raison d'un début d'incendie, elle porte des traces de suie qui devraient, on l'espère être nettoyées sans trop de difficultés




Mais la porte, elle, était bien davantage vulnérable. Or elle s’ornait d’une riche grille de fer forgé surmontée d’un Apollon cheminant parmi des tiges en boucles. C'est du style Art-déco mais dans sa variante fleurie, amène, conçue pour séduire.

La porte de verre a été brisée, des plaques de marbre ont cédé, mais l'encadrement de fer forgé est intact. Ouf !


Avec ses grandes enseignes banales, ses restaurations de chaînes, ses immeubles disparates, son pavage grisâtre, semblable à celui de toutes les grandes villes de province, l’avenue des Champs-Elysées n’est certainement pas “la plus belle avenue du monde”. Les perles architecturales, il faut vraiment les y chercher !… Mais l’immeuble du 77 avenue des Champ-Elysées en était une. Et malheureusement, il s’est trouvé quelques pillards pour trouver à cette adresse, malgré sa discrétion, la toute étroite devanture de la boutique Longchamp.


Voici, pour information, la note que les annexes patrimoniales du PLU de Paris consacrent au bâtiment :

“Quartier des Champs-Elysées. Immeuble élevé en 1929 par l'architecte Guilebert-Gargenville. Façade développant trois travées sur l'avenue en placage de pierre ocre avec encadrement de fenêtres gris anthracite. D'une échelle modeste, le tracé géométrique de la façade, souligné par des bandeaux saillants de marbre gris veiné de rose et de jaune met en valeur une polychromie raffinée (revêtement de travertin jaune-rose) dont le côté précieux est renforcé par le travail de ferronnerie de la porte et des balcons. Les motifs choisis : Apollon jouant de la lyre, cornes d'abondance, artisans travaillant un vase, renvoient clairement au monde du commerce. A ce titre, l'immeuble, qui fut terminé en 1929, constitue l'un des derniers témoignages du monde Art Déco sur les Champs-Elysées”.


Eh oui, l’un des derniers témoignages !...



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