"Honteux, timides et fiers", ceux qui se tuent dans le Paris de 1898


J’apprécie et utilise énormément les bibliothèques numériques. De toutes les inventions technologiques qui se sont produites depuis 1975, la dématérialisation des livres est une de celles qui me rassurent le plus sur le devenir de l’humanité et de sa culture. Pourtant, les collections d’ouvrages “papier”, reliés de cuir usé et de carton partant en poudre, comportent un irremplaçable avantage : on peut s’y promener longuement, sans idée bien préconçue sur l’endroit où l’on se dirige, s’y s’égarer, y suivre des chemins de traverse qui vous mènent là où l’on ne voulait pas aller. On finit par trouver ce que l’on ne cherchait pas.

Ainsi, aujourd’hui, je parcourais, comme il m’arrive encore de le faire, des volumes de la Revue des Deux Mondes, achetés par gros blocs sur E-Bay et que j’ai stockés dans une pièce de mon appartement, avant que l’invention de Gallica et des archives numériques me fasse comprendre à quel point je m’étais créé là un inutile encombrement.

Dans l’entraînement de mes posts de la semaine, j’avais décidé de limiter mes investigations à l’année 1898, certain que j’étais d’y trouver des textes de quelque intérêt sur l’Affaire Dreyfus, ce qui, évidemment, ne manqua pas d’arriver. Et tout d’un coup vient sous mes yeux un article dont le sujet m'arrête : “Les suicides par misère à Paris”(1er mai 1898, pp. 115-148).

L’auteur, Louis Proal, est un magistrat. En cette qualité, il a été à même de consulter les dossiers de suicides classés au Parquet de la Seine. “Frappé”, comme il l’a dit lui-même, “par le nombre de morts volontaires déterminées par la misère imméritée”, il a pu d’autant plus facilement isoler et identifier cette cause particulière de suicide qu’“à Paris, presque tous les désespérés, avant de se donner la mort, écrivent au commissaire de police, pour faire connaître les causes de leur suicide et leurs dernières volontés”.


Il est difficile de comparer les constatations rassemblées par Louis Proal avec celles qui se dégagent aujourd’hui des statistiques officielles du suicide, car celles-ci classent les suicidés par âge, sexe, origine géographique, profession. Ne sont pas mentionnées, parmi les causes de suicide, celles qui sont indiquées par les suicidés eux-mêmes ou leurs proches. En outre, l’époque a changé. L’on n’est plus misérable aujourd’hui comme on l’était en 1898. D’après le site vidal.fr, citant le 2e rapport de l'ONS, les principaux facteurs de risque suicidaire seraient désormais “l'alcoolo-dépendance, le tabagisme et la solitude. Ces données rejoignent celles des appels à SOS Amitié, où les raisons de songer au suicide les plus souvent citées sont la solitude, la dépression, la maladie physique et les problèmes de couple”. Sans doute, pour recouper l’article de Proal, la thèse de Durkheim, publiée en 1897, soit de manière presque exactement contemporaine, serait-elle d’une consultation plus utile que ces rapports.

Louis Proal prend en tout cas soin de préciser que les misérables qui se suicident en cette fin de XIXe siècle ne sont pas ceux que les lecteurs de la Revue des Deux Mondes rencontrent à la sortie des messes, mendiant à la porte des églises : “Les désespérés qui se tuent, pour échapper à la misère, ne sont ni des mendiants, ni des vagabonds : ceux-ci en général ne se suicident pas. Mais, à côté de la misère qui se résigne facilement à vivre de mendicité, il en est une autre qui ne pleure pas la pitié, qui se cache, qui souffre en silence, qui ne sollicite pas l’aumône, qui ne demande que du travail (...). Les désespérés qui se tuent sont des pauvres honteux, fiers et timides ; le plus souvent on ne connaît pas leur misère ; leur fierté touche quelquefois à la sauvagerie ; ils évitent les relations trop intimes avec leurs voisins, pour cacher leurs états de gêne ; très rarement ils demandent des secours. Dans plusieurs milliers de procès-verbaux de suicide par misère que j'ai lus, je n'ai trouvé qu'à peine quelques demandes de secours. Le cri de douleur qui s’en échappe est presque toujours provoqué par le manque de travail ou des salaires. On entend souvent dire que l'ouvrier laborieux et honnête trouve facilement du travail à Paris, que Paris “est le paradis terrestre des ouvriers”. Ce n'est pas l’avis de ceux qui meurent de faim ou qui se tuent” (p. 116-117).


A noter encore cette remarque qui nous fait entrevoir, dans son absolue étrangeté par rapport à nous, le pan de toute une société disparue : “Il est une catégorie d'ouvriers qui inspire moins d'intérêt qu'une autre, c'est assurément celle des cochers ; ils sont souvent grossiers, ils fatiguent les voyages par leurs exigences et les passants par les injures qu’ils leur prodiguent, même après les avoir écrasés. Les nombreux suicides de cocher que j'ai observés me permettent cependant de dire qu'ils sont plus malheureux qu'on ne le croit, et que beaucoup d'entre eux valent mieux qu'on ne le suppose. Il y a parmi eux un certain nombre de prêtres défroqués, d'anciens séminaristes, véritablement malheureux...” (p. 118).


Relevons également les intéressantes remarques sociologiques que fait Louis Proal sur les difficultés qu’avaient alors les bacheliers, les institutrices, les petits employés de bureau à trouver un emploi qui leur convienne. Parfois le sentiment qu’ils avaient de leur propre dignité leur importait plus que la vie. Mais ce sentiment de dignité, de fierté, on le trouvait aussi bien chez des ouvrières esseulées :

“Le sort des ouvrières à Paris est profondément triste, parce que leur salaire est insuffisant et qu'elles manquent souvent de travail. On en voit beaucoup s'asphyxier où se noyer surtout quand elles ne sont plus jeunes. Il est difficile de savoir le nombre exact des couturières qui se jettent dans la Seine par misère, car les parents cachent quelquefois le motif du suicide, les voisins ne le savent pas toujours, les désespérées elles-mêmes le tiennent secret ; on retire aussi de la Seine des cadavres de femmes sans pouvoir parvenir à établir leur identité. Un certain nombre de femmes pauvres travaillent dans leur chambre, sans autre compagnon qu'un chat ou un oiseau ; elles ne sortent que pour aller chercher du travail ou pour le rendre ; elles évitent avec soin toute relation avec leurs voisins. Un jour, la concierge ne les voit plus descendre ; elle monte, elle frappe ; personne ne répond ; la police avertie arrive, fait ouvrir la porte et trouve la malheureuse femme étendue morte sur son lit, le chat asphyxié à côté de sa maîtresse…” (p. 121-122).


L’étude est entièrement et facilement disponible sur internet, grâce à l’excellent site “Wikisource”, il est inutile que j’en reproduise de plus amples extraits. Je vais plutôt rendre la parole aux silencieux et aux timides, recueillir ces poignantes phrases de pauvre que cite et égrène Proal tout au long de son article. Sans doute ont-ils été enfouis dans quelque fosse commune, car, mourant à Paris ils n'avaient pas toujours les moyens de se faire enterrer au cimetière du village dont ils étaient issus. Une suicidée avait même adressé au commissaire de police cette demande : “Je vous prie de faire procéder à mon incinération, cérémonie civile et de dernière classe. Les cendres seront employées comme engrais ou enfermées dans une urne sans plaque ni indication” (p. 145). Les noms de toute façon, ne sont pas indiqués et c’est dommage. On aimerait sur eux en connaître davantage et qu’ils soient un peu moins morts. Restent leurs dernières paroles que voici.


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Un père à son fils, on le trouva pendu au bois de Boulogne : “J’erre depuis le matin, je ne trouve pas de place… Je ne sais trop si c'est l'eau ou la corde qui me servira... Ce soir, quand tout le monde sera parti du bois, je crois faire mon affaire”.


Un ouvrier de 42 ans au commissaire de police : “Je sais qu'on ne doit pas mettre fin à sa vie ; je dois donc vous dire le motif qui me force à me donner la mort. Je me suicide parce que je vois venir la misère ; je ne veux rien demander à personne. Je ne voulais que du travail”.


Un ouvrier imprimeur de 69 ans à un ami : “Je cours Paris en tous sens, malheureusement, jusqu'ici je n'ai encore rien pu trouver. Je suis désespéré, car je suis à bout de ressources et honteux de moi-même”.


Un ouvrier de 38 ans : “Je suis sans travail, bientôt je serai sans pain ; je prends donc le parti d'en finir”.


Un cocher de 60 ans : “Il y a un mois que ma femme et moi avons décidé ce que nous allons exécuter cette nuit, nous donner la mort par asphyxie (...). Nous faisons partager notre sort à notre enfant ; nous avons trop souffert pendant toute notre vie, pour commettre la lâcheté de l'abandonner dans une société aussi canaille que la nôtre”.


Un comptable de 22 ans :“J'ai assez vécu à vingt-deux ans... Je m'arrête, la tête devient lourde. Adieu, mon père. Adieu, ma mère. Gardez cette lettre, mes larmes la baignent”.


Un courtier de commerce sans emploi, qui ne voulait plus être à la charge de sa femme : “Je quitte sans regret cette terre, où je n'ai pas demandé à venir. Je vais voir si l'autre monde vaut mieux”.


Une institutrice de 19 ans qui, selon son père, “humiliée de sa situation présente”, “ne voulait pas se remettre au travail comme une ouvrière et ne voulait pas non plus épouser un ouvrier” : “Monsieur, je meurs de mon plein gré, en pleine possession de mes idées et en toute liberté, pour la seule raison que je ne suis pas assez forte pour affronter les difficultés de la vie (...). Je voudrais qu’un fourgon m'emmène le plus vivement possible et que l'on me fasse brûler. Nous sommes pauvres, je ne veux aucun service funèbre ; je ne veux pas la charité, pas plus que les regrets inutiles”.


Une garde-malade : “Voilà une demi-heure que la grille /du réchaud/ brûle, c'est plus long que je ne croyais. Je vois venir la mort avec calme. C'est une chose profondément triste qu’une femme courageuse et pleine de bonne volonté soit forcée de chercher le repos dans la mort. Si j'avais eu seulement un peu d'aide, j'aurais pu sortir d'embarras, car je sais travailler. J'ai demandé 200 francs à emprunter à des gens immensément riches pour qui je me suis dévouée autant qu'une femme peut le faire. On ne m'a pas répondu. Aussi, me voyant sans amis, sans rien, ne voulant pas supporter la misère, je vais rejoindre les miens. Je quitte cette terre sans regret. J'ai tant souffert ! Mes idées se troublent, je sens que je vais dormir du grand sommeil. Je trouverai le repos, le calme ; c'est si bon !”.


Un ajusteur-mécanicien de 26 ans, forcé de suspendre son travail du fait d’une maladie nerveuse : “Lorsqu'on est obligé de travailler pour vivre et que l'on ne peut plus travailler, quand on a pas le caractère à mendier son pain, on a qu'une chose ; je la fais”.


Un ouvrier serrurier phtisique : “Je désire être enterré civilement avec les cheveux de ma mère qui sont à côté de moi”.


Un ouvrier à son patron qui l’avait congédié parce qu’il était devenu moins propre au travail : “Depuis les 11 ans que je suis à votre service, je vous jure que je vous ai servi loyalement. Je vous recommande ma femme et ma petite fille”.


Un ouvrier-serrurier sans ouvrage : “Chère femme, ne m'en veux pas de te quitter si brusquement et dans la position où je te laisse car, voyant qu’avec toute la volonté que j'avais de travailler, je n'ai pu trouver à m’employer depuis cinq semaines, et que tu n'oses plus aller emprunter, je me décide, quoique à regret, à partir pour l'autre monde. Je t'en prie, chère femme, ne fais pas comme moi, n'abandonne pas tes enfants et surtout ne leur apprends pas à me mépriser. Ma dernière pensée est pour vous et surtout pour notre fils qui ne connaîtra jamais son père. Je vous embrasse tous”.


Un menuisier : “Je te demande pardon, ma Louise, et à vous, mes chers enfants, de toute la peine que je vais vous faire. Ne me blâmez pas trop, plaignez plutôt celui qui s'est percé toute sa vie de l'espoir de vous voir heureux. Adieu donc ma chère Louise ; adieu aussi, Marie ; adieu à toi, mon Léon ; à toi aussi, ma chère petite Jeanne, je dis adieu. Tâchez tous de consoler votre mère en l'entourant de vos soins et de vos caresses”.


Une jeune fille à sa mère qui voulait la prostituer : “Tu sais pourquoi je me tue...”


Un marchand des quatre-saisons de 38 ans, resté veuf avec ses enfants : “Paris, 19 mai 1897. Je suis réduit à la dernière des misères, j'aime mieux mourir que mendier. Je n'accuse personne de ma mort, mais enfin je puis dire en toute sincérité que si ma famille ou l'assistance, à laquelle je me suis adressé plusieurs fois, avait voulu me venir en aide tant soit peu, je ne serais pas réduit à me donner la mort. En pleine saison de travail, je meurs de faim. Il m'est impossible de payer mon mois de nourrice. Je suis découragé. Je vois et je sens que je ne puis plus arriver.”.


Une femme que son mari maltraitait : “Hélas ! C'est triste, à mon âge, d'être obligée d'avancer ma mort pour échapper à la faim. Les coups, les humiliations, rien ne m'a manqué. Je m'en vais. Mon mari ne me battra plus, il ne me dira plus : “Tu ne crèveras donc pas ?”


Une femme abandonnée par son mari : “On va dire que je n'ai ni cœur, ni courage pour abandonner mes enfants en me donnant la mort. ! Si l'on savait combien il m'en coûte de les quitter, mais la misère m’y force. Adieu mes enfants”


Une femme endettée à ses neveux qu’elle avait recueillis : “Je vous laisse 15 sous de pain”.


Un ouvrier âgé à son fils : “La vie est trop lourde à supporter. Je m'en vais sans regret. Je te quitte pour l’inconnu, mais il ne peut être pire que mon état. Vive la République sociale, elle ne laissera pas mourir de faim ses enfants”


Un maçon de 68 ans : “Lorsqu'on devient vieux, personne ne veut plus vous faire travailler ; on vous chasse de partout. Il faut mourir de faim ou tendre la main. C'est la prison. La mort vaut mieux. On ne veut pas nous faire un abattoir ; il faut s'abattre soi-même”.


Un ouvrier de 62 ans : "Je suis sans travail et ne puis en trouver. On ne veut plus des vieux. Demain, je suis forcé de me détruire. Les vieux, il n’en faut plus. On devrait les tuer puisqu'on ne veut pas leur donner de pain. Puisqu'on ne le fait pas, il faut se tuer soi-même. Mais c'est égal, c'est un peu fort, après 38 ans de travail et 14 ans de service militaire, d'être obligé de se donner la mort pour ne pas mourir de faim. C'est honteux pour la société”.


Un ouvrier âgé à sa femme : “Je ne veux pas t'être à charge plus longtemps. Je suis vieux, malade, je ne peux plus travailler. Tu mettras ma pipe à la loterie : cela te fera quelques sous”.


Une femme de 72 ans : “Ne pouvons trouver du travail, obligé de vendre des journaux aux quatre vents, ne pouvant gagner ma vie, reniée et chassée par mon fils, je n'ai qu'un seul refuge : la mort. Vendez ce que j'ai pour payer les journaux d'hier et mon loyer”.


Un ouvrier-terrassier abandonné par son fils : “Si je m'en vais, c'est que je suis affligé de 63 ans et que je suis sourd, deux défauts qui ne se pardonnent pas. D'autre part, je suis trop fier pour mendier et trop honnête pour voler. Après avoir bien pesé le pour et le contre, j'ai compris qu'au lieu d'être malheureux pour le peu de temps qu'il me reste à vivre, je ferai mieux d'aller me reposer pour longtemps. J'ai travaillé jusqu'à 63 ans. Dans 30 ans j'ai fait 3 patrons. Il y a 15 jours que mon idée est arrêtée. Ce que je regrette, c'est d'avoir dépensé 15 francs pour un revolver qui ne peut me servir qu'une fois. La seule peur que j'éprouve, c'est de me manquer. Figurez-vous que la mort n'a rien qui m'effraie. Je lis mes romans, je chante, je regarde mon revolver et je dors bien.

A bas les vieux,

Place aux jeunes !”


Un menuisier de 46 ans contraint de quitter son logement : “Voici bientôt 16 mois que je suis toujours souffrant, ne pouvant travailler ; j'aime mieux me donner la mort que d'aller mendier. Ayant reçu congé, je ne sais où aller. Je n'ai rien à reprocher au propriétaire, il a été bon pour moi.”


Un ouvrier : “Etant sans ressources, abandonné de tout le monde et fatigué de la vie, je me suicide, mais je ne fais rien perdre à personne. On trouvera dans mon portefeuille une petite somme que j'ai économisée, pour la rendre à X..., qui a eu la bonté de me la prêter ; je me suis bien privé pour cela”.


Un chaudronnier de 72 ans à l’un de ses 5 enfants : “Je me donne la mort parce que je suis dans la misère ; je te prie bien de payer ce que je dois : à la boulangerie, 7,20 francs, à la blanchisseuse, 3,15 francs, au charbonnier, 0,75 francs.”


“Ce n'est pas un désespéré qui s'en va, mais un homme qui, en vieillissant, devient paresseux et ne veux pas être malheureux. Si je n'ai pas eu la satisfaction de connaître l’aisance, j'ai eu celle de ne pas connaître la misère et je ne veux pas faire sa connaissance”.



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