Marie d'Orléans, duchesse de Wurtemberg (1813-1839)


"La vie et la mort de cette jeune femme sont tellement rares, dans le rang où elle est née, qu'on ne peut se défendre de leur accorder une attention toute particulière. Je me suis défendu de me servir du mot admiration, qui se présentait sous ma plume, parce que je le réserve pour les personnes qui, avec les mêmes qualités et les mêmes vertus, les soumettent à la hiérarchie de la société et acceptent le sort que Dieu leur a fait, sans user leur vie dans de stériles combats contre la destinée.

Telle a été l'existence de la princesse Marie, et, à 25 ans, elle a succombé dans cette lutte. Je ne prétends pas lui en faire un éloge au contraire.

Ce n'est point parce qu'elle était trop douée, c'est parce qu'il lui manquait quelque chose qu’elle a trouvé si amer le sort le plus doux. Cette concession une fois faite à la froide raison, on peut se livrer à tout ce que ces brillantes qualités ont d’attrayant pour l'esprit et le cœur (...).

Comme toutes les personnes sur lesquelles le génie a secoué son flambeau, elle était sujette à des accès de non-valeur, qu'on qualifiait de paresse, et qui désespérait la mère et la gouvernante ; mais bientôt, elle reprenait un nouvel élan et dépassait rapidement ceux qu'elle avait laissé la devancer.

Il est assez remarquable combien des esprits, même extrêmement distingués, sont sujets, dans la première jeunesse, à ces accès de nullité morale où tout en eux semble s'engourdir. Je crois que cela tient à un état morbide de l'imagination dont l'éducation ne saurait trop sérieusement s'occuper.

C'est un certain mécontentement de toute chose terrestre, du monde tel qu'il existe, de la société telle qu'elle est faite, des connaissances qu'on trouve trop bornées, des affections qui ne suffisent plus, enfin une aspiration de l'illimité, un appétit du fruit de l'arbre du bien et du mal qu'on a appelé récemment du nom d'esprit artiste, faute de le savoir mieux qualifier, et qui devrait être arraisonné dès sa première apparition.

La princesse Marie en était gravement atteinte : personne ne le reconnut ; il grandit avec elle, et elle y a succombé" (Mme de Boigne, Mémoires, II ; Mercure de France, coll. Le Temps retrouvé, 1986, p. 374).


Pour décrire les traits de caractère de Marie d’Orléans, fille cadette de Louis-Philippe, Mme de Boigne passe, avec des ruptures de ton un peu brusques, de l’évocation un peu grandiloquente du vague-à-l’âme romantique à la sévérité du moralisme bourgeois. Littérairement, ce portrait n’est pas un de ses meilleurs mais la raison en est peut-être qu’il nous en apprend plus sur le peintre que sur son modèle. Mme de Boigne s’y dévoile plus qu’elle ne l’aurait souhaité.


Marie d’Orléans fut une personnalité intéressante, plus originale qu’aucun de ses frères. D’abord elle a été une artiste, l'une des premières femmes à s’être illustrée dans la sculpture et à y avoir atteint le savoir-faire d’un professionnel. Ensuite, comme l’indique Mme de Boigne, mais en le désapprouvant, elle a été une princesse, sinon "rebelle", - ce serait un trop grand mot : nous ne sommes pas dans l’univers de Walt Disney -, du moins réticente à jouer le rôle social et mondain qui était attendu d’elle. Elle goûtait peu les plaisirs et les rigueurs de la représentation et les esquivait résolument.

Il est une des contraintes de son état de femme et de princesse qu’elle fut en revanche enthousiaste à assumer, ce fut celle consistant à se marier au plus vite et selon les règles du jeu dynastique. Elle y eut bien de la peine. Louis-Philippe a rencontré le plus grand mal à marier ses enfants : les autres familles royales snobaient ce roi-bourgeois issu d’une révolution mais lui, de son côté, n’entendait pas renoncer pour ses enfants à des alliances prestigieuses. D’où des efforts insistants, des manoeuvres diplomatiques compliquées, se soldant parfois par des rebuffades et où il perdait sur les deux tableaux : celui des cours européennes dont il s’obstinait à forcer l’entrée, celui des bourgeois français qui, se voyant exclus de ce jeu de princes et d’altesses, s'en trouvaient vexés. "Une Française fille de quelque grand citoyen valait bien, pour un prince français, une princesse issue d'un sang étranger, d'un sang ennemi", grogne Louis Blanc, évoquant les projets de mariage ratés du prince d'Orléans avec une archiduchesse autrichienne (L. Blanc : Histoire de dix ans, 1844, t. 4, p. 58).


Marie d’Orléans ne s’est refusée à aucune des combinaisons dynastiques que ses parents et le gouvernement imaginèrent pour elle. Se marier, elle ne demandait que cela ! Après avoir essuyé quelques échecs, qui l’ont bien entendu affectée, elle n’a finalement réussi à épouser qu’un rejeton obscur de la famille de Wurtemberg.

De cette chasse au mari menée par “une princesse un peu fantasque”, de ses multiples épisodes et des déceptions qu’ils engendrèrent, Proust a tiré, dans “Le Côté de Guermantes”, une évocation imagée et allusive, mais qu’il est délicat de déchiffrer si l’on n’est pas soi-même un lecteur de Mme de Boigne : “Je contemplai toute une châsse, pareille à celles que peignaient Carpaccio ou Memling, depuis le premier compartiment où la princesse, aux fêtes des noces de son frère le duc d'Orléans, apparaissait habillée d'une simple robe de jardin pour témoigner de sa mauvaise humeur d’avoir vu repousser ses ambassadeurs qui étaient allés demander pour elle la main du prince de Syracuse, jusqu'au dernier où elle vient d'accoucher d'un garçon, le duc de Wurtemberg (...), dans ce château de Fantaisie, un de ces lieux aussi aristocratique que certaines familles...” (M. Proust : Le Côté de Guermantes ; Le Livre de poche, 1966, t. 2, p. 340-341).

Ce n’était pas un premier choix que le duc de Wurtemberg. Il ne sut trouver grâce ni auprès de ses parents, pour qui il n’était pas suffisamment titré, ni auprès de ses frères qui le trouvaient stupide. Par contre, il plut beaucoup à son épouse et c’était l’essentiel. Car Alexandre de Wurtemberg possédait ces trois aimables caractéristiques d’être beau, d’être bête et d’être amoureux de sa femme. Laquelle ne bouda pas son plaisir ; elle parut absolument comblée de ses nuits. Qu’une jeune fille sensible, spirituelle, intelligente, pût, pour les seules joies de “la chose”, s’amouracher d’un benêt, cela ne put que surprendre et irriter toutes les bonnes personnes qui auparavant avaient subi d’elle dédains et moqueries.

Marie d’Orléans n’en eut cure ; elle n'en pouvait plus de sa chasteté de demoiselle. Son empressement à se marier le plus rapidement possible, et avec le premier fils de famille qu’on lui choisirait, révéla la présence en elle d’une soif d’amour physique un peu trop manifeste. Et ce passage rapide du bas-bleu à la midinette n’a pas du tout plu à Mme de Boigne.


On peut en deviner les raisons. Mme de Boigne a gardé le plus désagréable souvenir de ce que fut pour elle l’accomplissement du devoir conjugal. M. de Boigne n’était pourtant pas le premier venu. Il y a de quoi écrire un roman de ce que fut sa vie d’aventurier des tropiques : “C'était un homme distingué d'esprit, d’une tournure avantageuse et qui avait fait preuve de bonne heure d’un caractère très entreprenant. Après une vie assez accidentée, mais restée fort honorable, il avait été chercher fortune un peu partout, en premier lieu, à Constantinople, puis à Maurice et définitivement aux Indes” (J.-O. d’Haussonville, Ma jeunesse, 1814-1830 ; Calmann-Lévy, 1885, p. 270). Faute que ce roman ait été écrit, on pourra se délecter de la longue et passionnante notice que Wikipédia lui consacre. Mais le comte Charles de Boigne ne sut pas s’y prendre avec sa toute jeune épouse. En tant que mari, il ne fut qu’un barbon malhabile, tout juste bon à se jeter comme une brute sur une enfant auparavant protégée, gâtée et choyée, la violant à demi et la dégoûtant pour longtemps de toute masculinité.

Il ne semble pas que Mme de Boigne ait pu se rattraper par la suite. On sait qu’elle joua longtemps un rôle d’égérie et de maîtresse officieuse auprès du Chancelier Pasquier, le couple servant de modèle à Proust lorsque celui-ci s’amusa à dépeindre les amours sexagénaires de Mme de Villeparisis et du comte de Norpois. Mais, si l’on en croit Ch. de Rémusat, Pasquier avait cette curieuse particularité d’être un amoureux à la fois fervent et platonique : “On racontait des choses singulières. On l'avait vu plusieurs fois s'attacher à une femme avec tout l’empressement, tous les soins d'une préoccupation exclusive, d'un dévouement assidu. En pareil cas, ajoutait-on, il ne savait rien dissimuler. Tout le monde le voyait captivé et charmé de l’être. Il était alors le plus attentif des homme. Il ne quittait plus la personne aimée. Tendre, complaisant, mettant une parole abondante et facile au service d'une affection vive, il se faisait aimer. Cependant, on prétendait que cet amour assez doux à inspirer, assez agréable à cultiver, était encore plus facile à satisfaire et que les femmes qu'il avait aimées, après lui avoir donné tout leur coeur, n’avaient point eu à lui donner davantage” (C. de Rémusat, Mémoires de ma vie, Plon, 1958-1962 ; t. 1, p. 247). Il y avait là de quoi satisfaire la vanité ou la sentimentalité de Mme de Boigne, pas de quoi, en revanche, apaiser des frustrations macérées de longue date.


Dans les salons des Tuileries donc, deux femmes, l’une jeune, l’autre mûre, l’une s’épanouissant dans un bonheur conjugal conquis de haute lutte, l’autre dépitée d’assister à la rupture de ce pacte que passaient entre elles les femmes intellectuelles pour s’aider à traverser le désert du mariage. Pour Marie d’Orléans morte jeune à 26 ans, ce bonheur n’a au reste duré que deux ans, de 1837 à 1839. Suffisamment pour nourrir l’aigreur de Mme de Boigne qui conclut ainsi et implacablement son portrait de la petite princesse artiste :

“Avec mille belles, grandes et nobles qualités, il lui manquait un peu d'argile vulgaire pour les maintenir à leur place ; elles lui ont fait une guerre intestine où elle a succombé. Je crois que cette disposition est plus rare sur les marches du trône que dans les autres classes de la société ; mais, partout, elle porte le désordre et doit être réprimée dès la première enfance (Mme de Boigne, op. cit., p. 393).

Mme de Boigne n’adresse en revanche aucun reproche à Marie d’Orléans en tant que sculpteur. Ses oeuvres sont pourtant bien froides et inexpressives. Marie d’Orléans a mis sa sensualité dans sa vie et pas ailleurs. L’on ne trouvera pas en elle une précurseure de Camille Claudel. Elle n’a figuré en Jeanne d’Arc que ce qu’elle ne voulut pas être : une jeune fille vierge et cuirassée. On se plaît, elle, à l’imaginer toute contraire, s’enveloppant, épouse satisfaite, belle et nue dans des ployures d’étoffes molles...


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