"Je refuse l'héritage en bloc..." (C. Péguy)


"L'homme d'il y a deux-cents ou trois-cents ans dont je descend en droite ligne et dont je suis peut-être l'exacte imagerie vivante était sans doute un misérable bûcheron de la forêt d'Orléans ou des forêts du Bourbonnais. Peut-être était-il assez heureux pour être un peu cultivateur et vigneron. Sans aucun doute il était misérable, très misérable, très malheureux de corps et d'âme. Je ne sais pas bien quels sentiments il avait. Je ne sais pas même s'il avait ce que nous nommons des sentiments. Je ne sais pas quels sentiments il pouvait avoir pour le roi, pour les gens du roi, pour les seigneurs, pour son curé. Je crois qu'il avait des sensations étrangement et profondément apparentées aux sensations des bêtes royales traquées et pourchassées dans les grandes chasses. Il devait redouter beaucoup Dieu maître de l'enfer et inventeur de la vie, redouter beaucoup le roi, les gens du roi, les seigneurs : il devait redouter beaucoup moins son curé, qui était beaucoup moins puissant, beaucoup moins divin. Et l'on veut que je reçoive en héritage de cet homme les sentiments lourds et les sensations qui furent son tourment, sa peine, son angoisse ? Comme si la seule lueur d'espérance que ce malheureux pût garder allumée n'était pas justement qu'un jour les arrières petits-enfants de ses arrières petits-enfants seraient un peu moins malheureux que lui ! On veut que j'accepte un héritage qu'il reniait lui-même ? Non ! Je refuse l'héritage en bloc. Il me faut le bénéfice de la santé, l'instinct de juste révolte que cet homme a transmis jusqu'à moi. Je refuse le reste. Je refuse la vénération, la religion des églises ou le monarchie. Je n'en veux pas" (C. Péguy : Le Ravage et la Réparation ; La Revue Blanche, 15 novembre 1899, p. 428).



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Il me paraît bien hasardeux de prêter à nos ancêtres paysans tels ou tels sentiment ou espérance pour leur descendance. Cet esprit intelligent témoigne dans ce passage de ce que peut être une ombre portée des croyances d’une époque - en l’occurrence l’idée de progrès - sur une époque antérieure. Déjà, l’approche de la vie des "manants" du Moyen Âge a pu varier, selon la région, la contrée et le siècle. Ensuite, il me semble qu’on peut seulement leur prêter, en dehors de l’obsession de subvenir à leurs besoins dans des conditions adverses, une foi en l’Au-delà, mêlée de croyances et de peurs superstitieuses sans grand rapport avec le christianisme.

Je suis beaucoup plus dubitatif sur une propension à espérer un mieux en ce bas monde pour leur descendance. Mais je me trompe peut-être. En tout cas, je ne me sens prisonnier ni de leur foi, que je partage cependant au prix d’un accommodement de ma façon, ni de l’espérance d'un progrès social que Péguy leur prête et que les dernières décennies ne corroborent guère.



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