La mort rêvée de Paul Léautaud




"Quel dommage que la mort soit d'abord le non-être, et ensuite le répugnant phénomène physique qu’elle est ! Sans cela, enfermé tranquillement, douillettement, dans cette boîte, sans besoin, sans soucis, dans un éternel farniente, une rêverie sans fin, à se représenter tous ces imbéciles qui s'agitent au dessus ? Ce serait délicieux !" (P. Léautaud, Mots, propos et anecdotes, NRF, 1er juillet 1931 ; L’Esprit NRF 1908-1940, Gallimard, 1990, p. 769).


Léautaud mort ressemble ainsi beaucoup à Léautaud vivant, mais un Léautaud rentier, cloué dans son pavillon de Fontenay-aux-Roses ainsi que dans un cercueil, délivré des besognes auxquelles il se contraignait pour nourrir sa "ménagerie" et libre ainsi de rêver à son aise. Aucune tentation bouddhiste ne se révèle dans cette aspiration non pas au néant mais à la sédentarité définitive. Léautaud recherchait le désir mais savait s'en contenter et s'employait à le retenir en lui, à la façon d'un amant qui se retient de jouir. Il exprime à la même époque, dans une lettre à André Gide, sa satisfaction d'avoir ainsi vécu dans ces confins de la bouderie affectée (car Léautaud n'a guère cessé, dans sa vie, d'écrire et de publier) et de la parole malgré tout jetée au dehors, un tout petit peu salie auparavant de mauvaise grâce et de réticence comme d'une macération nécessaire :


"J'ai la vie que je me suis faite, que m’a faite mon caractère. J'aurai connu de grandes jouissances dans la rêverie, dans la solitude et dans le silence. Je ne me suis pas ennuyé une minute dans ma vie (les mauvais moments même m’ont donné un plaisir). Je me sens à cinquante-huit ans jeune de corps et d'esprit comme à quarante. Plus, même ! Je suis quelquefois tenté de me trouver dans tout cela un bonheur rare" (P. Léautaud, lettre à André Gide, 18 janvier 1930 ; Correspondance 1929-1956, Ed. 10-18, 2001, p. 700).


Le succédané de jouissance et d'abstinence, de silence et d'épanchement ainsi obtenu vaut certes moins qu'une bonne mort confortable car rien ne garantit sa durée. Mais du moins une telle vie s'approche-t-elle autant qu'elle le peut de la fausse mort telle que s'en moque Lucrèce et que la rêve Léautaud, mort de Volpone qui nous voit veiller à côté de notre propre cadavre, observateur amusé des "imbéciles qui s'agitent"... :





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