Paul Léautaud par José Cabanis




"Ce n'est pas rien d'être un petit maître : Léautaud ne désirait rien de plus. Je crois qu'il y aura toujours des curieux pour lire patiemment cette chronique quotidienne, ces anecdotes, ces réflexions saugrenues, ces jugements littéraires inattendus et parfois pertinents. C'est le journal d'un petit bourgeois de Paris. C'est aussi l'homme de Lettres chez la concierge. J'avoue que je ne m'en lasse pas (J. Cabanis, Plaisirs et lectures ; Gallimard, 1964, p. 178).


Les tomes XIV et XV composent le Journal de guerre de Paul Léautaud : ils vont de juillet 41 à juin 44. Léautaud a rompu avec le fléau, et on l'a mis à la porte du Mercure. Une nouvelle vie commence. Il a 70 ans. La recherche, devenue problématique, de la nourriture pour ses bêtes et lui-même occupe tout son temps. Il maudit les incapables qui ont mal préparé la guerre et l'ont perdue : “On crève de faim”, dit-il, et ce sont eux les responsables. Il ne connaît de la défaite que ce qui le touche, et n'a pas à se plaindre des Allemands : ils ne gênent en rien sa petite vie. Il les trouve “polis, simples, presque effacés. Aucun traineur de sabre…” Il admire leur prudence, leur intelligence politique. Trait de moeurs plus décisif encore : on assure qu'ils sont doux pour les animaux. Il souhaite donc ouvertement leur victoire. L'amusant est de le voir stupéfait du visage de ses interlocuteurs, qui se ferme où se détourne quand il dit ce qu'il pense (...).

Autre sujet d'étonnement : ses amis ne se lassent pas de lui envoyer de l'argent, des vêtements, des vivres. “Tout le monde me gâte, moi l'égoïste, le cœur sec, le peu démonstratif. Je continue à n’en pas revenir.” Il constate, et passe outre : il n'en est pas changé. Lui qui aime tant Molière, il a quelque chose d'un personnage de comédie classique. Il est un type d'homme, fixé une fois pour toute. Ce qu'on pourra faire pour lui pendant ces années difficiles, malgré ses rebuffades, ne le convaincra pas : il préfère encore les animaux. On reprocherait à un autre de se soucier si peu des villes bombardées, des massacres, des déportations. Comment reprocher au Misanthrope de n'aimer pas les hommes, à l'Avare de chercher sa cassette ? il faut accepter Léautaud tel qu'il est, ou pas du tout" (J. Cabanis, Plaisirs et lectures ; Gallimard, 1964, p. 179-180).



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