"Jamais rien connu de tel" (P. Morand)


"24 septembre 1968. - (...) Je vis hors du lieu et du temps, depuis bientôt deux mois ; mon accident du 4 août, l'accident d'Hélène, l'absence de sport, d'activité, la station sur le dos m'ont installé dans un état second, où les rapports avec les êtres deviennent irréels, où tout est obstacle insurmontable, où rien ne compte plus ; j'entends des sons, des voix sans comprendre les paroles, rien n'a plus d'importance, je paie les factures automatiquement, rien que pour m'en débarrasser, mange n'importe quoi, me promène la nuit, dors n'importe où, sans me déshabiller. Il n'y a pas d'eau chaude, car on met le chauffage au mazout, la maison retentit de coups de pioche, cela me traverse, comme si je n'existais plus. Je reçois des lettres d'académicien, comme si elles étaient adressées à quelqu'un d'autre ; que je sois élu ou pas n'a pas la moindre importance, je ne demande qu'une chose : qu'on me laisse à mon hibernation étrange ; jamais rien connu de tel" (P. Morand : Journal inutile, 1968-1972 ; Gallimard, 2001, p. 55).

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Oui, effectivement, Morand n’a jamais rien connu de tel ou, en tout cas, il ne s’est jamais montré ainsi dans son oeuvre, aussi faible, aussi perdu.

Le 1er août 1968, Paul Morand qui a, le 4 mars précédent, franchi le cap de ses 80 ans, se réveille avec “un léger lumbago”. Il croit pouvoir le faire passer avec “un galop” mais descend de cheval en se tenant le ventre. Il se fait transporter en ambulance à l’Hôpital américain de Neuilly et comprend la gravité de son état devant les silences des médecins qui “d’abord neutres”, “prennent tellement d’épaisseur qu’ils deviennent présents, agressifs, écrasants” (op. cit., p. 41).

Plusieurs mois s’écoulent ensuite de diminution physique et de quasi-paralysie. Le 1er octobre, il note : “Je n'ai jamais vécu deux jours plus long, plus ennuyeux, plus lourd à porter que ces deux derniers mois, immobilisé, furieux de ne rien écrire, de ne rien faire…” (op. cit., p. 62). Lui, qui a toujours été si fier de son agilité physique, est humilié de devoir constater que parmi d’autres octogénaires célèbres (Lacretelle, Jouhandeau, M. Chevalier), il se retrouve “le moins bien conservé” (op. cit. p. 61). La vue d’athlètes à la télévision lui inspire cette plainte : “C’est affreux. Et en même temps cela calme, détend. On passe du déchirement à la consolation” (op. cit. p. 44).


Son épouse Hélène ne se porte pas mieux. Le 31 août, elle s’est fracturée le tibia. Paul Morand est un mari très aimant et attentif : “J'ai été toute ma vie infidèle physiquement et profondément attaché par le cœur. J'ai peu de cœur, mais ce peu est en acier” (op. cit. p. 44) et il souffre autant qu’Hélène des accidents qui surviennent à celle-ci de plus en plus fréquemment. Pour ne pas affoler son vieil époux, émotif quand c’est d’elle qu’il s’agit, Hélène, tombée par terre, y reste un quart d’heure sans crier (op. cit. p. 45). Elle subit ensuite une opération chirurgicale et reçoit de l’infirmière l’ordre d’enlever ses bijoux. Parmi ces bijoux, son alliance. Aussitôt Morand s'affole : “Je n'ai pas pu supporter la vue de sa main nue, sans alliance ; me suis effondré en larmes, devant l'infirmière, Mlle Hess. Nous nous trouvions, tout à coup, comme deux corps étrangers l'un à l'autre, dans l'anonymat prochain des cimetières. Ce petit fil d'or enlevé, tout se brisait. On lui a remis son alliance” (Ibid).




A ces atteintes physiques, s’ajoutent des contrariétés matérielles. D’importants travaux sont en cours dans le luxueux hôtel particulier du 5 avenue Charles-Floquet où le couple vit depuis 1927 et qui reste en 1968 la seule survivance de la fortune d’Hélène Soutzo. Paul et Hélène ont décidé d’y installer le chauffage au mazout en conséquence de quoi, depuis juillet, l’eau chaude est coupée et le bruit des travaux résonne, assiégeant ainsi jusque chez eux deux vieillards également impotents et qui ne peuvent fuir.







Tous ces événements, qui rappellent cruellement à Morand l’âge auquel il est parvenu, surviennent alors que, le 22 juin encore, il en était à dresser le bilan satisfait de sa bonne santé physique : “Rien à lui reprocher à mon corps : m’a servi sans défaillance, coeur, poumons, tête, muscles ; sans rien d’extraordinaire, puissant mais sans anormalité” (op. cit., p. 17). Il fournit même, pour mesurer cette “puissance sans anormalité”, des indications d’autant plus précises que son journal n’est destiné qu’à une publication posthume et qu’il peut donc tout dire : “Je porte allègrement 25 kg, et les transporte. Pour les haltères, je dois redescendre de 5 à 3 kg. Quand je baise une dame, j’ai encore du sperme facile, abondant, avec spermatozoïdes ; érections immédiates” (Ibid). Même son filleul Gabriel Jardin, dans un ouvrage destiné à servir sa mémoire, reconnaît que celle-ci n'est pas honorée à l'excès par "l'inintéressante glorification des prouesses d'un corps vieillissant" à laquelle Paul Morand se laisse aller dans son Journal (G. Jardin : Paul Morand, un évadé permanent ; Grasset, 2006, pp. 134).

A un autre moment tout proche, le 1er août, Morand fait le compte tout autant satisfait des belles voitures qu’il a possédées ou conduites :”Pour m'endormir, j'ai compté les voitures qui m'ont passé entre les mains depuis 1922 : 1 Mathis, 1 Renault, 1 Voisin, 3 Citroën, 4 Ford, 1 Delage, 3 Bugatti, 2 Cadillac, 1 Aston Martin, 2 Porsche, 2 Buick, 2 Chevrolet, 1 Marmon (16 cylindres), 1 Studebaker, 1 Fiat, 1 Mercedes (300 SL), 3 Volkswagen, 1 Austin, 1 Mustang, etc.” ((P. Morand : Journal inutile, 1968-1972 ; Gallimard, 2001, p. 37). Ce faisant, Morand prend plaisir à se conformer à l’image idiote que l’on garde encore de lui et qu’il s’est plu par vanité à entretenir : mondain, fortuné, sportif, pressé et pressant, faisant la roue sur les paquebots et sur les courts de tennis auprès de jolies femmes en chapeau cloche et robes Poiret.

Retrouvant en 1969 des lettres de lui à sa mère datant de 1913 et 1914, il se dira “épouvanté” par le personnage auquel il avait à cette époque décidé de s’identifier : "Un être léger, vain, snob, avide, peu de cœur, enivré par mes succès mondains, sans culture ni intelligence, terriblement à la mode, bref très antipathique ; ne pensant qu'à m'amuser, trois bals par soir, la coqueluche des duchesses, etc. Une petite bête égoïste” (P. Morand : Journal inutile 1968-1972 ; Gallimard, 2001, p. 252).

Une fois l’âge venu et le temps de la splendeur passé, il lui est resté la possibilité de faire l’étalage de sa forme physique. Dans l’éloge qu’il fit de lui, Alain Peyrefitte, son successeur à l’Académie française, insista moins sur ses livres que sur le spectacle jaillissant et époumoné que Morand offrait à 75 ans dans la piscine de l’Automobile Club.

Paul Morand a eu du reste raison de jouer, avec combativité, le rôle de ce personnage d’éternel moderne ; ainsi a t-il fait oublier les paris perdus de sa carrière de diplomate, son côté “has been”, l’antisémitisme bougon dans lequel il s’est de plus en plus enfermé en compagnie de Chardonne, "ronchonnages de général en retraite" comme il le dit lui-même (P. Morand ; Correspondance Paul Morand-Jacques Chardonne, 1949-1960 ; Gallimard, 2013, p. 20). Un malentendu propice s’est installé autour de sa personne et de son oeuvre. Il a rayonné mais d’une lumière artificielle une lumière de musée Grévin. Figé dans son costume d’élégant des années 30 : “J'ai toujours eu beaucoup plus d'influence que je n'imaginais sur mes contemporains. Ce n'était pas mon œuvre, ma présence, ma chaleur personnelle, c'était l'image (généralement fausse) de ma légende” (P. Morand : Journal inutile, 1968-1972 ; Gallimard, 2001, p. 10).


Une personnalité aussi résolument datée et située, si soucieuse de marquer son temps et son espace, et qui se retrouve tout d’un coup, du fait d’une mystérieuse atteinte musculaire, réduite à l’immobilité, ne sachant plus où elle est, ne maîtrisant plus son calendrier ni son emploi du temps, flottant dans des lieux sans contour ! Morand a raison : jamais il n’avait vécu cela mais, surtout, jamais il n’avait rêvé de le vivre. Cet ébahissement, ce désemparement, cette “hibernation étrange” font tout le prix de l’extrait cité plus haut. Extrait, on ne saurait mieux dire. Morand y fait l’objet d’une extraction hors de son monde ; il voit son image se détacher de lui et lui même s’échapper de son corps, naguère si soumis et fidèle. La page 55 du 1er tome du Journal inutile, édition 2001, elle-même, serait-elle faite d’un autre matière que les 792 autres pages de ce volume ? Ouvrirait-elle un abîme ? Cela n’y paraît pas. En réalité Morand n’est pas hors du temps. il sait très bien que nous sommes le 24 septembre 1968 et il le note. “L’état second” qui l’a passagèrement troublé, il s’en remet vite. Il lui suffit de passer à la ligne pour aussitôt embrayer sur sa dernière lecture : les nouveaux souvenirs de Jean Schlumberger.

Morand reste Morand qui n’est pas le Rousseau de la 6e Promenade.

Mais fuir à toute vitesse la révélation d’un ailleurs, en refuser le vertige, ne pas s’agripper à son bord pour le contempler en toute sécurité comme là encore Rousseau aimait à la faire, c’est là la marque d’un vrai courage parce que l’angoisse du vide, de la mort, de l’indéterminé aura été, ne fût-ce que le temps d’un effroi, pleinement vécue et ressentie. Il est fort, après une telle expérience, après l’aveu de n’avoir “jamais rien connu de tel”, de passer tout aussitôt à l’ordre du jour. L’ordre du jour est celui d’un diariste précis et consciencieux qui ne se démonte pas et qui note sa lecture du jour : “En lisant les nouveaux souvenirs de Schlumberger, je relisais le nom de Pierre de Cenival, le chartiste”.

Qu’importe ! l’abîme s’est entrouvert. Nouveau Virgile, Morand nous le montre un bref instant. Puis il pivote sur lui-même et s’en retourne chez lui, dans l'un de ses nombreux domiciles.


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