"L'être le plus immonde..." 1


En prenant connaissance de la correspondance de Proust, il arrive souvent que notre intérêt, ou une admiration qu’à l’annonce de son nom le lecteur est tout disposé à lui témoigner, vienne à ployer sous le poids des compliments, des flatteries, des tendresses et des hypocrisies. “Proust, dont une des expressions récurrente est “brûlez cette lettre”, écrit essentiellement des lettres privées utilitaires, à l'occasion des circonstances prosaïques ou mondaines, lettres souvent flatteuses et/ou intéressées (destinées à obtenir un service, à remercier, à refuser une invitation, à commenter l'actualité avec ses amis, à indiquer à un éditeur des corrections à faire, etc.) : des lettres qui - sauf dans quelques cas - ne prétendent pas à être des morceaux d'anthologie” (F. Leriche, Introduction, in M. Proust : Lettres, Plon, 2004, p. 14). Il arrive pourtant qu’une lettre de lui échappe à toute intention, à tout calcul, et elle est alors d’autant plus réjouissante.


Ainsi de celle-ci, qui rend compte d’une inattendue rencontre littéraire :


“/Décembre 1906 ou janvier 1907/ (...) Quelle n'a pas été ma tristesse d'apprendre que vous avilissiez la petite magistrature spirituelle dont votre goût et votre élévation et justesse d'esprit vous investissent, en couvrant de votre approbation l’être le plus immonde, le plus dénué d'intelligence, de style, de grammaire, de sensibilité, d'originalité (ose-t-on dire après cela de talent ?) qui existe, le premier publiciste qui me fasse vraiment comprendre le sens du mot innommable, car j'ai quelque dégoût à le nommer, M. Léautaud. Personnellement je ne le connais pas, j'ignore tout de lui. Mais j'ai lu un livre de lui qui s'appelle Amours et si vous ne trouvez pas que c'est la chose la plus atroce, la plus imbécile qui existe, l'un de nous deux est devenu fou (...).

Je ne parle pas de la bassesse morale du livre, parce que je ne pourrais pas en parler. Je ne connais pas de mots qui puissent exprimer la douleur que j'ai eue en voyant un être humain feindre des sentiments à côté desquels ceux du plus cruel assassin sont estimables. Mais au point de vue talent ? Disons franchement qu'à côté de cela il n'y a pas actuellement dans un seul des journaux de Paris, un roman feuilleton qu'il ne soit une œuvre de génie, où il n'y ait quelque chose de plus. Quant aux gens qui ne sont pas ce que nous admirons particulièrement (...), leurs écrits resplendissent de sciences, d'esprit, de grâce, d'humanité, d'émotion, d'invention auprès de ces pages fétides.

Cher ami, j'espère que nous nous reverrons un jour. Ce jour-là avant de nous serrer les mains, nous procéderons à une cérémonie expiatoire. Je vous lirai haut, si j'en ai la force, quelques pages d'Amours. Après chaque phrase, après chaque mot, vous crierez votre dégoût, comme on disait encore quand je commençais à lire. Et après nous nous embrasserons en nous réjouissant d'être des hommes et non la créature sans nom qui a pu écrire de telles choses.

Ne donnez pas sous cette forme trop de publicité à cette lettre (...), car M. Léautaud est une des seules personnes avec qui cela me ferait très peur d'avoir un duel. Il me semble que j'aurais à me battre avec l'ange des ténèbres. Et je ne suis pas assez pur pour espérer triompher” (M. Proust: Lettres ; Plon, 2004, p. 384).


Cette lettre n’a jamais été expédiée et on ne sait pas exactement à qui elle était adressée. L’ouvrage de Léautaud qui a tant déplu à Proust est passé pratiquement inaperçu lors de sa publication et c’est cette discrétion même qui permet à Françoise Leriche d’identifier son possible destinataire comme étant Léo Larguier. Car personne d’autre que Larguier, qui connaissait bien Léautaud par ailleurs, n’avait cru bon de consacrer un écho au dernier livre de ce petit chroniqueur.

L’antipathie profonde et vive qu’on voit se manifester chez Proust dépasse en tout cas le livre pour atteindre la personne et ce qu'elle incarne à ses yeux. On ne peut sans doute imaginer deux personnalités plus dissemblables que lui-même et Léautaud, ne serait-ce que socialement. Mais c’est sans doute leur rapport différent au mal et au malheur qui les fait à ce point se heurter. Face à la finitude du monde et à l’impossibilité de l’amour, Léautaud ricane. Proust peut s’esclaffer nerveusement, s’émouvoir, se rétracter, mais en aucun cas ricaner. Il ne sait pas s’il aime vraiment Dieu mais il repousse sincèrement le démon. Tandis que, même confronté au démon, Léautaud ne peut encore s’empêcher de ricaner. Il est comme ça ! En tout cas, il s'est voulu tel (à suivre).






#PaulLéautaud #MarcelProust

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