Le 29 du boulevard Edgar-Quinet (75014)


Jean-Paul Sartre a vécu ses derniers jours à l'étage le plus élevé de cet immeuble étroit et sans charme, situé en outre dans un environnement ingrat et bruyant : la partie du boulevard Edgar Quinet qui vient cogner sur la tour Maine-Montparnasse. “Une horreur récente, écrasée par la tour Montparnasse, en cours de construction...” (D. Berthollet : Sartre, 2000 ; coll. Tempus, 2005, p. 534). Mais le précédent immeuble, celui du 222 boulevard Raspail, ne valait pas mieux, lui ressemblant d’ailleurs un peu, semblablement “récent” et étroit. Le seul luxe auquel tenait Sartre était de se loger dans les derniers étages, afin d'échapper aux pesanteurs de la terre :

"Tout homme à son lieu naturel ; ni l'orgueil ni la valeur n’en fixent l'altitude : l'enfance décide. Le mien, c'est un sixième étage parisien avec vue sur les toits. Longtemps j'étouffai dans les vallées, les plaines m'accablèrent (...) ; il me suffisait de gravir une taupinière pour retrouver la joie : je regagnais mon sixième sens symbolique, j'y respirais de nouveau l’air raréfié des belles lettres (...). Aujourd'hui, 22 avril 1963, je corrige ce manuscrit au 10e étage d'une maison neuve : par la fenêtre ouverte, je vois un cimetière, Paris, les collines de Saint-Cloud, bleues. C'est dire mon obstination. Tout a changé, pourtant. Enfant, eussé-je voulu mériter cette position élevée, il faudrait voir dans mon goût des pigeonniers un effet de l'ambition, de la vanité, une compensation de ma petite taille. Mais non ; il n'était pas question de grimper sur mon arbre sacré : j'y étais, je refusais d’en descendre ; il ne s'agissait pas de me placer au-dessus des hommes ; je voulais vivre en plein éther parmi les simulacres aériens des choses" (J.-P. Sartre : Les mots ; coll. Folio, 1972, p. 53).


Bien-sûr, cet appartement fut, comme l’ont été tous les autres, occupé en location. Sartre n’a jamais vécu dans un logement qui lui appartînt. Comment d'ailleurs aurait-il pu être propriétaire ? Il affectait d’ignorer toutes les conventions juridiques. Spécialement celles par lesquelles on croit posséder un univers qui en réalité, toujours, et quoiqu’on fasse, vous restera étranger ou ennemi et qui sournoisement ne cherche qu’a vous engluer, vous emprisonner dans sa masse visqueuse. Seul moyen d’éviter cette fusion : être en mesure de s’extirper, ne jamais s’enraciner nulle part. Le terrestre par sa boue, le bâti par ses murs et ses plafonds, peuvent inspirer la peur, la fascination morbide, jamais le plaisir, car ils ne se laissent pas posséder ni maîtriser.

Lorsque Sartre, professeur au Havre, s’ennuyant dans un jardin public, se laisse aller à contempler la fameuse racine de marronnier, il s’en inspire ensuite pour rédiger la scène dans La Nausée du jardin de Bouville. Il est significatif que lorsqu’il fait à Simone de Beauvoir le récit de cet épisode, incapable de lui nommer l’arbre qui l’a ainsi envoûté, il est obligé de le lui dessiner. Ainsi, même la possession par le langage lui est-elle interdite puisque, pour nommer les plantes, il faut pouvoir, sinon s’intéresser un peu à elles à la manière d’un botaniste, du moins parvenir à les insérer dans l’univers du connaissable, du déjà connu et de l’insignifiant. Sartre se refuse à cet effort car c’est là faire un pas vers ce qui n’est pas lui. Dès lors, pas de description de lieux dans ses romans : ses personnages, au rebours de ceux de Balzac, ne vivent dans aucun lieu défini, ne disposent d’aucune adresse postale. Et lui-même se montrera indifférent, dans ses choix d’hébergement, à toute autre considération que pratique. Il peut vivre dans des garnis mais aussi bien dans ce qu’on appelle “de belles adresses”, si les circonstances s’y prêtent. Par exemple, cet immeuble idéalement situé du 42 rue Bonaparte où il vivra avec sa mère. Lorsque, pour échapper à des attentats, il devra déménager pour une habitation plus discrète, sa seule préoccupation sera de ne pas habiter trop loin de Simone de Beauvoir. Le logement de celle-ci jouxte le cimetière Montparnasse. Sartre s'installera lui aussi dans ce quartier morose.


Et à partir de ce moment, commencera cette sorte de danse macabre que tous deux mèneront, toujours à quelques pas de leur dernier séjour, toujours retenus par lui et longeant ses murs.


Lorsqu’en octobre 1973, Sartre emménage au 29 boulevard Edgar Quinet, les raisons en seront donc là encore de commodité : “Sartre (...) changea de domicile, celui du boulevard Raspail étant trop petit. Arlette et Liliane lui avaient trouvé un appartement beaucoup plus grand, à un dixième étage aussi, mais avec deux ascenseurs. Il y avait un grand bureau qui donnait sur la rue du Départ, avec au premier plan la nouvelle haute tour Montparnasse et la Tour Eiffel au loin ; Sartre occupait une des deux chambres dont les fenêtres s'ouvraient sur un jardin intérieur ; quelqu'un pouvait dormir dans l'autre, de façon qu’il ne fut plus seul la nuit. Il visita, non encore meublé, ce nouveau logis qui lui plut” (S. de Beauvoir : La Cérémonie des adieux, 1981 ; Mémoires, Biblioth. de la Pléiade, t. 2, 2018, p. 1085-1086).

La chambre attenante offrait l’avantage que tantôt Simone de Beauvoir, tantôt Arlette El Kaïm, la fille adoptive, pouvaient y veiller tour à tour sur leur homme impotent : Simone “cinq nuits sur sept (...), Arlette y couchait les deux autres nuits” (Ibid, p. 1092).

Mais si peu que Sartre tînt au monde matériel et au peu d’objets qu’il y possédait (il a toujours vécu dans de petits appartements, - le plus grand, le dernier, n'était qu'un 3 pièces, - il ne semble pas que cet homme de livres ait jamais eu ce qui s’appelle une bibliothèque : où l'aurait-il logée dans un si petit espace ?), il souffrait que dans son dernier logement il n'eût pu jouir de l’emprise addictive que, par ses livres, il avait su auparavant exercer sur ses semblables. De cette frénésie, de cette jouissance du travail de l’écrivain, il se trouva “en manque”, d'autant qu'il n’usa jamais de drogue ou d’alcool que pour pouvoir davantage écrire. Avec les chambres d’hôtel, les meublés, les appartements qu’il habita successivement au cours de sa vie, il n’eut jamais d’autre lien que la permanence de ce travail. Les quatre murs de ces habitacles, leurs plafonds où il arriva à Sartre, la mescaline aidant, de voir ramper des crabes, l’abritaient tout de même du froid et de la pluie, l’accueillaient la nuit quand les cafés fermaient, le matin quand ils n’étaient pas encore ouverts.

Dans son ultime appartement du boulevard Edgar Quinet, Sartre, “malade, presque aveugle, à la merci d'une nouvelle attaque, (...) désormais dépendant" (P. Berthollet, op. cit., p. 535), ne s’arrache plus triomphalement et sportivement de la surface liquide, à la manière de ce hors-bord lancé en pleine vitesse, qui était pour lui la figure adéquate de la vie et du mouvement. Il se laisse désormais dériver sur le cours d'une eau grise et calme, tout doucement, à la manière des “Enervés de Jumièges” : “Sartre (...) a regardé son bureau : “C'est drôle de penser que c'est à moi cet appartement. - Il est très bien, vous savez. - Je ne l'aime plus. - Comment ? Il vous plaisez beaucoup. - Oui, mais celui-là, c'est l'endroit où je ne travaille plus” (Ibid, p. 1095). C’est alors seulement maintenant qu’il se rend compte que lui aussi a éprouvé, ne serait-ce que le temps d’un bail locatif, le sentiment qu’une part de ce monde matériel lui avait appartenu.


Les Enervés de Jumièges ((E.-V. Luminais, 1880)

Simone de Beauvoir, rapporte encore ces paroles à la date du 22 septembre 1974 : “Sylvie venant y passer une soirée, il lui a dit : “Vous êtes venue voir la maison du mort ?” Et comme, un peu plus tard, je l'interrogeais : “Eh bien, oui ! je suis un mort-vivant”, m'a-t-il répondu" (Ibid, p. 1105).


Ce n’est pas toutefois dans cette “maison du mort” qu’il mourra. Sartre a vécu assez longtemps pour connaître, du moins dans ses derniers instants, le destin médicalisé des hommes modernes, qui consiste à naître et à mourir dans une clinique ou un établissement hospitalier. Mais il n’a pas manqué ensuite de rejoindre ses voisins du cimetière Montparnasse, qui lui ont toujours garanti des nuits bien calmes.

Lors de ses obsèques, la foule était telle qu’un quidam a failli glisser dans sa tombe. Petite note comique dans une vie qui globalement en a manqué. Aujourd’hui la pierre tombale qu’il occupe en compagnie de Simone de Beauvoir (auparavant ils n‘avaient jamais “cohabité”), est parsemée de tickets de métro, retenus par des graviers, délicatement posés sur chacun d’eux. Offrande peu coûteuse, un peu idiote tout de même… Mais Sartre s’en serait fichu. Il a vécu quelques années au Havre. La destruction de la ville en 1944 ne lui a pas inspiré une phrase. Il a été pareillement indifférent à Paris, à ses rues, à ses habitants, à ses immeubles. Il n’est pas l’homme de cette ville, ni de ce monde, ni d’aucun autre d’ailleurs. Il reste l’éternel locataire, qui ne possède rien et que rien ne possède.


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