Madame André Maurois, 1


Dans une lettre qu’il adresse à Jacques Chardonne, Paul Morand félicite celui-ci de constituer avec son épouse Camille un couple normal, c’est à dire formé de deux personnes. Il compare cette normalité à cette monstruosité organique qu’il nomme “les Maurois”, née de la symbiose, du parasitisme, de la concrétion sous-marine : “13 octobre 1958. - “(...) Amitiés à Camille. Ensemble, vous êtes deux personnes et non pas cette redoutable troisième que Marie Laurencin nomme le couple, ou, comme les Maurois, cette effrayante symbiose matrimoniale, phénomène d'association conjugale basée, sinon sur la littérature, du moins sur ses sous-produits, couple madréporique vivant d'une même entente organique, comme l'algue et le champignon sur le lichen” (P. Morand ; Correspondance Paul Morand-Jacques Chardonne, 1949-1960, Gallimard, 2013, p. 578).

Il est vrai que le couple formé par André Maurois et Simone de Caillavet, qui réunit deux faiblesses, deux êtres incomplets, présente quelque chose de monstrueux ou de chimérique. Ce caractère apparaît plus vivement encore dès lors que l’on se rend compte qu’on a affaire, sous cette apparence de polype incapable de mener une vie individuelle, à deux êtres humains, non seulement développés - ils ne sont pas des éponges ni des coraux - mais loin en outre d’être médiocres, si on les compare en tout cas à des individus de leur propre espèce.


On connaît Maurois, ses manques, ses incertitudes, ses faiblesses. Les personnages masculins de ses romans concentrent en eux ces défauts, insuffisances de volonté et de courage sur lesquelles Maurois romancier, complaisamment et à dessein, s’attarde. Car, ce faisant, il se caricature à un point tel que les ressemblances entre lui-même et ses personnages s’estompent. Ces derniers sont projetés le plus loin possible du vrai Maurois. Lui, écrivain célèbre parvenu au faîte de la réussite, s’accorde ainsi le plaisir d’amour-propre de dominer de très haut les fantoches provinciaux, les maris bafoués, les ternes industriels dont il peuple ses romans. Problème : lesdits personnages seront dès lors moins intéressants, moins complexes que leur créateur.

De même, aucun des personnages de femme imaginés par Maurois n’approchera la noirceur tourmentée de sa propre épouse ; aucun n’évoquera à l’esprit d’un lecteur cette détermination d’insecte qui fut celle de Simone de Caillavet à se trouver de l’ombre et un abri, quitte à tout tuer autour de soi.


Simone de Caillavet ne fut certainement pas un personnage ordinaire...

Elle appartenait à une dynastie littéraire et mondaine s’étendant sur plusieurs générations. Lorsque sa belle-fille Michelle Maurois, grâce à l’abondante correspondance familiale qu’elle trouva en héritage, entreprit de rédiger la saga des Caillavet, trois épais volumes ne parvinrent pas à en épuiser toute la richesse et l’on sort frustré de la fin du dernier tome (“Déchirez cette lettre”, Flammarion, 1990), car il s’achève au moment du mariage de Simone de Caillavet et du père de Michelle, André.



Le 12 de l'avenue Hoche

A l’origine de la saga, on trouve Léontine Arman de Caillavet (1844-1910), qui fut l’égérie et la maîtresse d’Anatole France et qui tint, au 12 de l’avenue Hoche, un salon littéraire fréquenté notamment par Proust et dont la grande attraction était justement Anatole France. Sa belle-fille, Jeanne Pouquet (1874-1962), épousa quant à elle l’auteur de théâtre Gaston de Caillavet. A la mort de sa belle-mère, elle s’efforça de maintenir - sous des formes plus modestes, Léontine étant insurpassable - la tradition mondaine de celle-ci. On connaît surtout Jeanne Pouquet, dans l’histoire littéraire, pour avoir inspiré, lors de sa toute jeunesse, le personnage de Gilberte Swann et avoir suscité l’intérêt prétendument amoureux de Proust, encombrant ami de la famille.

Simone, enfin (1894-1968), est la fille de Jeanne Pouquet et de Gaston de Caillavet. Elle s’entendait très mal avec sa mère dont elle n’avait pas la beauté ni le charme et dont elle jalousa le bonheur amoureux. Elle confia un jour à ce propos à Liane de Pougy : “ Ah ! princesse, on n'est pas à envier quand on a 22 ans et une mère de 40 ans, blonde et jolie, romanesque et courtisée !” (citée in M. Maurois op. cit., p. 214). Michelle Maurois résume ainsi les rapports de la mère et de la fille : “Leur relation est ambiguë. Simone a toujours proclamé qu'elle déteste sa mère, elle la critique, la juge, se moque d'elle et cependant lui raconte tout, admet que sa mère sait ce qu'il faut faire, pense qu'aucuns conseils ne peuvent être meilleurs que ceux de Jeanne, sans cependant les suivre. Jeanne, elle, ne hait pas sa fille. Elle ne l'aime pas non plus, mais a pour elle une certaine considération, la trouve plus intelligente, plus cultivée qu'elle même. Elle se montre avec Simone franche, dure, peu généreuse. C'est une classique relation amour-haine. Le lien ombilical n'est pas coupé et ne le sera jamais” (M. Maurois, op. cit. p. 451).


Simone de Caillavet était plus intelligente et cultivée que la moyenne des femmes de son milieu. C’est à dire : suffisamment pour écrire quelques lignes sur la mise en scène de "Parade" par Picasso, pas suffisamment pour lui permettre d’y comprendre quelque chose. Ces publications, un volume de vers publié par Anatole France, ne pouvaient en tout cas suffire à la rassurer sur la direction de sa destinée. Aussi bien Simone que sa mère se croyaient financièrement plus démunies qu’elles ne l’étaient en réalité. Au point que Robert de Flers dut, en février 1915, éclairer Jeanne Pouquet sur l’état pas vraiment catastrophique de sa fortune : “Tant en valeurs, qu’en meubles et en immeubles vous aurez au moins une fortune de 1.200.000 à 1.400.000 francs /l'équivalent actuel de 4.400.000 euros/. Je vous assure que cela ne peut pas et ne doit pas s'appeler une “malheureuse situation”, mais bien au contraire une “jolie situation” (M. Maurois, op. cit. p. 33).

Sous des apparences de bas-bleu éprise d’art, de musique et de poésie, Simone se montrait dès lors très vivement préoccupée par les questions d’argent et de sécurité matérielle. Les lettres entre elles et sa mère sont nourries de la préoccupation que Simone soit en état de s’assurer une bonne situation, notamment en se procurant un mari “riche et bête” (L. de Pougy).

Car, sans quoi, pesait sur Simone la menace de finir, selon sa propre expression, dans la peau d’une “vieille vierge”. Cette menace était fortement ressentie. A son amie Nadine de Rothschild qui, se mariant, lui dit : “Il faut te caser”, elle répond : “Je me solderai en fin de saison” (...). Et plus tard elle écrira de cette époque : “Dans les enthousiasmes de la Victoire, toutes mes contemporaines prenaient l'une après l'autre un époux... Coiffer Sainte-Catherine avait été une épreuve tragique”. (cf. M. Maurois, op. cit. p. 194).

Heureusement, alors qu’en 1919, Simone avait passé sa 25e année, un candidat se présente qui est agréé, Georges Stoicesco, diplomate roumain. C’est qu’il offrait, en plus de se prêter au mariage, des qualités non négligeables : possédant une petite fortune, il était incontestablement plus bête que sa femme. En outre, ses attentes physiques à l’égard de celle-ci se révélèrent, une fois la cérémonie expédiée en 1920, si modestes que Jeanne Pouquet s’ébahit puis s’inquiéta de la situation… Mais cela n’était pas pour déplaire à Simone, elle-même fort peu éprise de la chose. Malheureusement, elle était loin d’être une épouse parfaite, même en regard du peu d’exigences que manifestait son mari : elle ne le trompait certes pas mais le méprisait ouvertement. L’union périclita et le divorce fut consommé au bout de trois ans, après des coups, des gifles et des scènes qui facilitèrent le travail des avocats.

Aidée de sa mère, Simone se mit alors en quête d’un nouveau mari... (à suivre).







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